Que reste-t-il d’un homme lorsque le danger est passé, lorsque les armes se sont tues et que ceux qui menaçaient sa vie ont disparu dans la nuit ? Il reste la mémoire, les visages des disparus, les lieux que l’on a quittés, les amitiés que le temps a dispersées, les amours qui n’ont pas toujours survécu et, parfois, des blessures que le corps continue de porter longtemps après que l’Histoire a changé de visage. C’est dans cet espace de l’après que se situe « Rien n’excusera nos lâchetés », le roman de Youcef Zirem.
Dans Rien n’excusera nos lâchetés , l’écrivain Youcef Zirem ne se contente pas de revenir sur les violences politiques qui ont marqué l’Algérie contemporaine. Il cherche surtout à comprendre ce qu’elles ont fait aux hommes et aux femmes qui les ont traversées, à ceux qui ont été contraints de fuir, à ceux qui ont continué à écrire malgré la peur et à ceux qui ont dû apprendre à vivre avec l’absence.
À travers Azar Zahafi, intellectuel, poète, journaliste, syndicaliste et exilé, Youcef Zirem raconte ainsi bien davantage qu’un itinéraire individuel. Il dessine le portrait d’une génération prise entre les espoirs de changement, les désillusions politiques, la violence, les engagements et les renoncements. Azar est à la fois acteur de cette histoire, témoin de ses bouleversements et victime de ses violences. Mais il est surtout un survivant, avec tout ce que ce mot implique de fragilité, de blessures et de fidélité envers ceux qui ne sont plus là.
Le roman circule entre plusieurs périodes : l’enfance et ses premières découvertes, les années d’apprentissage, les engagements syndicaux, les débuts dans le journalisme, la violence des années 1990, l’exil, les amours, les amitiés, le Printemps noir puis le Hirak. Ces temporalités ne sont jamais complètement séparées. Elles se répondent et se prolongent les unes dans les autres. Le passé revient dans le présent d’Azar, dans ses souvenirs, dans ses conversations, dans ses relations et jusque dans son corps. C’est peut-être là que réside l’une des grandes forces du roman : l’Histoire n’y est jamais séparée de l’intime.
De l’enfance aux premières révoltes
Pour comprendre l’homme qu’est devenu Azar, il faut revenir à l’enfant qu’il a été. Avant le journaliste et l’écrivain, il y a un garçon qui découvre les livres et comprend très tôt qu’ils peuvent ouvrir une fenêtre sur un monde plus vaste que celui qui l’entoure. La bibliothèque de son père joue dans cette construction un rôle essentiel. Son père, infirmier de village, sillonne la région et exerce un métier tourné vers les autres. Sa mère, Lâaldja, poétesse et conteuse, lui transmet une autre forme de connaissance, celle qui passe par les histoires, la parole, la sensibilité et l’imaginaire.
Entre ces deux héritages se construit peu à peu la personnalité d’Azar : d’un côté, le rapport au réel, au travail et aux autres ; de l’autre, le pouvoir des mots, de la poésie et de la création. Son rapport à l’écriture ne naît donc pas avec les événements politiques. Il est beaucoup plus ancien. Les livres constituent d’abord pour lui un espace de découverte et d’émancipation. Plus tard, lorsque le pays entre dans la tourmente, cette relation aux mots change de nature : ce qui était une curiosité devient une nécessité.
Les événements d’Octobre 1988 constituent à cet égard un moment fondateur. La violence exercée contre les manifestants provoque chez Azar un choc qui l’amène à écrire ses premiers poèmes engagés. À partir de là, l’écriture et la politique ne vont plus cesser de se croiser. Azar découvre que les mots peuvent permettre de comprendre le monde, mais aussi de lui résister. Son engagement syndical puis son passage au journalisme prolongent cette volonté de participer à la vie collective, de témoigner et de donner une voix à ce qui risque de disparaître derrière les discours officiels.
Son parcours professionnel devient alors indissociable de son rapport à la liberté. Dans les différentes rédactions qu’il fréquente, il se confronte aux contraintes du métier, aux pressions et aux formes de censure. Son intérêt pour les livres et la culture demeure parallèlement très fort. Peu à peu, le journaliste devient aussi écrivain. Le fait de devoir parfois écrire dans l’urgence pour contourner la vigilance éditoriale illustre cette bataille quotidienne autour des mots. Écrire n’est plus seulement un métier : c’est une manière de préserver un espace de liberté.
A ne pas rater
Kader Hagoug : raconter les deux rives, sans effacer les blessures« Paris sait me comprendre » de Youcef Zirem : l'insoumission des mots« La hiérarchie dans l’Univers chez Spinoza » d’Émile Lasbax : la structure secrète du réelLa violence lorsqu’elle franchit la porte
Pour Azar, cependant, la menace cesse un jour d’être une réalité extérieure. Une nuit, trois hommes se présentent devant son appartement. Ils sont bien habillés, presque ordinaires, mais dissimulent des armes. À travers l’œil-de-bœuf, Azar les observe sans faire le moindre bruit. Il comprend qu’il peut être leur cible et reste immobile jusqu’à leur départ. Quelques jours plus tard, un journaliste de télévision est assassiné par ces mêmes hommes dans le même véhicule. Azar comprend alors qu’il a échappé de peu à la mort.
Cette scène constitue l’un des moments les plus forts du roman parce qu’elle transforme brutalement son rapport à la violence. Jusque-là, celle-ci appartenait encore au monde extérieur, aux rues, aux informations, aux récits des autres. Elle entre désormais dans son propre appartement. Le lieu censé protéger devient celui où la mort est venue frapper. Et surtout, la peur ne repart pas avec les assassins. Elle reste.
Plus de trente ans après les faits, cet épisode continue de hanter Azar. Les questions demeurent : qui étaient réellement ces hommes ? Qui les avait envoyés ? Pourquoi lui ? Le temps n’apporte pas nécessairement toutes les réponses. Il rend parfois certaines interrogations plus silencieuses, sans pour autant les faire disparaître. Le traumatisme devient une présence durable, presque une seconde mémoire.
Cette mémoire s’inscrit également dans le corps. Azar conserve des acouphènes permanents ainsi que des douleurs physiques qui deviennent les traces concrètes de cette période. Le passé ne revient pas uniquement dans les souvenirs : il se manifeste aussi par ce sifflement continu que le personnage rapproche du chant des cigales de son enfance. L’image est particulièrement forte. Un son autrefois associé aux paysages familiers et aux souvenirs heureux devient une présence liée au traumatisme. Le corps semble ainsi conserver ce que l’esprit voudrait parfois éloigner.
À travers Azar, Youcef Zirem montre que la violence politique ne s’arrête pas nécessairement lorsque les événements cessent. Elle continue d’habiter ceux qui l’ont vécue. Elle peut se transformer en peur, en silence, en douleur ou en souvenirs qui reviennent sans prévenir. La survie apparaît alors sous un autre jour : échapper à la mort ne signifie pas retrouver la vie d’avant. C’est apprendre à vivre avec ce que la mort a laissé derrière elle.
| À LIRE AUSSI |
| « Les étés sans fin de ton sourire » de Youcef Zirem : une poétique de la résistance et de l’humanisme |
Une mémoire qui affronte les zones d’ombre
Cette perspective donne également au traitement de la Décennie noire toute sa complexité. Youcef Zirem revient sur une période où l’Algérie est prise dans un engrenage de violences, d’assassinats, d’attentats et de menaces. Le roman évoque la terreur exercée par les groupes islamistes armés, mais il s’intéresse également aux zones d’ombre du pouvoir, aux manipulations et aux soupçons d’infiltration qui entourent cette période.
Cette approche évite de réduire ces années à une opposition trop simple. Le roman cherche au contraire à restituer une époque où les responsabilités, les peurs et les intérêts se croisent. Azar se trouve précisément dans cet espace inconfortable. Il refuse à la fois de justifier la terreur et d’accepter des explications qui permettraient à chacun de se décharger entièrement de ses responsabilités. La mémoire devient alors une entreprise difficile. Se souvenir, ce n’est pas seulement conserver des faits : c’est aussi accepter les contradictions, les incertitudes et les zones qui demeurent dans l’ombre.
Cette volonté de regarder l’Histoire sans lui retirer sa complexité donne au roman une portée particulière. Youcef Zirem ne cherche pas à fabriquer une mémoire glorieuse. Il cherche plutôt à faire entendre une mémoire humaine, traversée par les blessures, les erreurs, les espoirs et les renoncements. C’est aussi ce qui explique la place centrale du journalisme dans le récit. Lorsque les institutions contrôlent le discours, lorsque la télévision officielle impose sa propre version des événements, le journaliste devient celui qui tente de maintenir un lien avec ce que vivent réellement les individus.
À travers Azar, le roman rend hommage à une génération de journalistes qui ont continué à travailler alors que leur métier pouvait leur coûter la vie. Les assassinats de confrères donnent à son parcours une dimension collective. Il ne porte pas seulement sa propre mémoire : il porte aussi celle d’un milieu professionnel décimé par la violence. Écrire devient alors une dette envers ceux qui n’ont pas pu continuer à écrire.
Aimer au milieu de la peur
Dans cet univers dominé par la mort, les histoires d’amour prennent naturellement une dimension particulière. Tafat Tazoult occupe une place centrale dans la vie d’Azar. Elle est journaliste elle aussi et connaît les mêmes dangers. Leur relation se construit à travers des conversations, des déplacements, des promenades et des moments de proximité qui pourraient sembler ordinaires dans un autre contexte. Mais lorsque la mort peut surgir à tout moment, l’ordinaire devient précieux.
Prendre le temps de parler, marcher au bord de la mer, partager un instant de confiance : tout cela devient une manière de préserver une vie personnelle que la violence cherche constamment à envahir. Aimer dans une période de terreur constitue ainsi une forme de résistance. Non pas une résistance spectaculaire, mais une résistance intime : refuser que la peur occupe tout l’espace.
Tafat représente également une génération d’intellectuels confrontés à leurs propres désillusions. Son rapport à la poésie, à la politique et aux combats d’autrefois témoigne d’un parcours qui n’est pas seulement sentimental. Son message et son poème Petit hasard chancelant prennent une résonance particulière : celle d’une génération qui mesure progressivement l’écart entre les idéaux de jeunesse et la réalité politique, entre les combats espérés et les impunités constatées.
Avec Sandra, plus tard, une autre possibilité apparaît. Psychologue et peintre, elle accompagne Azar dans une forme différente de reconstruction. Leur relation suggère que recommencer ne signifie pas effacer ce qui a précédé. On peut aimer après la catastrophe. On peut retrouver une forme de bonheur sans trahir ceux qui ont disparu. La reconstruction n’est donc pas un retour à l’état antérieur : elle consiste plutôt à apprendre à vivre avec ce qui a été perdu.
Les amis qui entourent Azar participent eux aussi à cette capacité à rester debout. Laski, Ahmed, Nacer, Kaci et Mohand forment une petite communauté d’esprits libres. Ils parlent de littérature, de politique, de musique, de sciences, de voyages et d’amour. Leur diversité intellectuelle constitue précisément leur richesse. Ils n’ont pas besoin de penser exactement de la même manière pour continuer à se retrouver.
Dans une société traversée par les idéologies et la peur, cette liberté de conversation prend une valeur particulière. Leur amitié crée un espace où l’on peut encore douter, discuter, rire et imaginer. Le roman rappelle ainsi que la résistance à la violence ne se trouve pas seulement dans les grandes déclarations politiques. Elle existe aussi dans la possibilité de préserver des liens, de rester curieux et de refuser que la haine définisse les rapports entre les individus.
De l’exil au Hirak, une histoire qui continue
Lorsque Azar quitte l’Algérie, il sauve sa vie, mais il ne quitte jamais complètement son pays. L’exil parisien lui impose de reconstruire une existence à partir de nouveaux repères. L’aide de Kliff, ami d’enfance qui lui offre un refuge concret, devient essentielle. Il faut trouver sa place, travailler, écrire, rencontrer d’autres personnes et apprendre à vivre dans un environnement différent.
Mais l’exil ne fonctionne jamais comme une coupure nette. Les paysages de l’enfance demeurent. La mer, les montagnes, les vallées et les souvenirs continuent d’exister en lui. Le pays quitté devient progressivement une géographie intérieure. C’est aussi pourquoi l’écriture prend une importance nouvelle. Elle permet à Azar de faire tenir ensemble deux espaces : celui dans lequel il vit désormais et celui qu’il a dû abandonner.
Son histoire personnelle continue pourtant d’être traversée par celle de son pays. Le Printemps noir de 2001 réactive chez lui le sentiment d’un profond décalage entre ce que vivent les citoyens et ce que raconte le discours officiel. Une nouvelle fois, la question de la parole revient au premier plan : qui a le pouvoir de raconter un événement ? Qui décide de ce qui doit rester dans la mémoire collective ? Pour un journaliste, ces questions ne sont pas théoriques. Elles touchent directement à la raison même de son métier.
Près de deux décennies plus tard, le Hirak de 2019 fait apparaître une autre génération. Pour Azar, cette mobilisation populaire réveille un espoir qu’il croyait peut-être perdu. Il voit une jeunesse investir pacifiquement l’espace public et réclamer un autre avenir. Mais l’essoufflement du mouvement, la répression et la crise sanitaire viennent progressivement interrompre cette dynamique.
Cette séquence empêche le roman de rester enfermé dans la nostalgie. Les questions d’Azar ne sont pas seulement celles du passé. Elles sont reprises, autrement, par ceux qui viennent après lui. Chaque génération hérite de la précédente, mais elle doit aussi décider ce qu’elle fera de cet héritage.
Le « nous » du titre
Tout cela conduit finalement au titre : Rien n’excusera nos lâchetés. Il aurait été possible d’écrire « leurs lâchetés ». Youcef Zirem choisit « nos ». Ce choix est essentiel parce qu’il empêche le lecteur de se tenir confortablement à l’extérieur de l’Histoire.
Le roman ne désigne pas uniquement les responsables directs de la violence. Il interroge également ceux qui ont eu peur, ceux qui se sont tus, ceux qui ont préféré ne pas voir et ceux qui ont parfois renoncé à défendre une vérité ou une personne. La peur peut expliquer une attitude. Elle ne suffit pas nécessairement à l’excuser.
C’est ce qui rend le titre si dérangeant. Les « lâchetés » dont parle Zirem ne sont pas uniquement les grandes trahisons de l’Histoire. Elles peuvent être minuscules, quotidiennes, presque invisibles : ne pas intervenir, détourner le regard, protéger son confort, accepter un mensonge parce qu’il est plus facile à supporter que la vérité. Le « nous » élargit ainsi considérablement la portée du roman. Il ne concerne plus seulement l’Algérie des années de violence. Il devient une interrogation adressée à toute société confrontée à la peur, à l’injustice et au renoncement.
Cette responsabilité traverse également les générations. Que transmet-on à ceux qui viennent après nous ? Des souvenirs, des blessures, des vérités, des illusions ou des silences ? Le roman semble répondre qu’une génération ne peut pas choisir ce que l’Histoire lui a fait subir, mais qu’elle peut encore décider de ce qu’elle transmettra.
La littérature comme dernière forme de fidélité
Au fil des pages, la grande Histoire finit par se fondre dans une multitude de destins particuliers. Il reste le père et sa bibliothèque. La mère et ses histoires. Les amis qui se retrouvent pour parler alors que le monde extérieur devient de plus en plus dangereux. Tafat et les souvenirs d’une relation qui n’a pas complètement disparu. Sandra et la possibilité d’une reconstruction. Les journalistes assassinés. Les paysages de l’enfance. La ville quittée. L’exil. Et cet homme derrière une porte, retenant son souffle, sans savoir encore que cette nuit va accompagner toute sa vie.
C’est là que le roman de Youcef Zirem prend toute sa dimension. Il ne demande pas seulement : qu’est-ce qui s’est passé ? Il demande aussi : qu’est-ce que ces événements ont fait de nous ?
Cette seconde question est beaucoup plus difficile, parce qu’elle oblige à regarder non seulement les morts, mais les survivants. Non seulement les bourreaux, mais ceux qui ont eu peur. Non seulement les victimes, mais ceux qui ont continué à vivre.
Azar continue finalement à écrire parce qu’il n’a pas d’autre manière de préserver ce qui compte. Écrire ne ressuscite pas les morts. Cela ne répare pas les injustices et ne permet pas de récupérer les années perdues. Mais l’écriture peut empêcher qu’une disparition devienne totale. Elle conserve une voix, restitue un visage, maintient une question ouverte et transmet à ceux qui viennent après ce que ceux d’avant ont vécu.
La littérature n’est donc pas ici un refuge qui permettrait de fuir le réel. Elle est au contraire une manière de l’affronter, avec suffisamment de distance pour en saisir les contradictions et suffisamment de proximité pour ne pas oublier les êtres qui se trouvent derrière les événements.
Une œuvre qui refuse le dernier mot du silence
Rien n’excusera nos lâchetés est finalement un roman sur ce que l’on devient après avoir traversé une époque qui a bouleversé les certitudes. Azar ne peut pas changer le passé. Il ne peut pas rendre la vie aux disparus ni obtenir toutes les réponses. Il peut seulement continuer à vivre, à aimer, à se souvenir et à écrire.
Mais cette continuité a une valeur. Parce que la violence n’a pas réussi à lui retirer complètement ce qui faisait de lui un homme : la curiosité, l’amitié, la poésie, le désir, la capacité de s’émouvoir et la volonté de comprendre.
C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus profondément politique du roman. La violence peut tuer. Elle peut exiler. Elle peut censurer. Elle peut imposer la peur. Mais elle ne possède pas forcément le dernier mot. Le dernier mot peut rester à celui qui raconte, à celui qui refuse que les morts deviennent de simples chiffres, à celui qui accepte de regarder les contradictions de son époque et ses propres renoncements.
Et c’est finalement le « nous » du titre qui revient, comme une question que le roman dépose entre les mains du lecteur : que ferons-nous de ce que nous savons ?
Se souvenir ne suffit peut-être pas. Il faut encore comprendre, transmettre et, lorsque cela devient nécessaire, refuser de se taire. Car survivre, dans l’univers de Youcef Zirem, ce n’est pas seulement être resté en vie. C’est avoir réussi à préserver, malgré tout, la possibilité d’aimer, de penser, de témoigner et de croire encore en l’être humain.
Brahim Saci
Youcef Zirem, Rien n’excusera nos lâchetés, MVO Éditions, 2026.

