Historien de l’art, critique et auteur prolifique, Paul Ardenne explore depuis plus de trois décennies les formes de création qui interrogent le réel, ses fractures et ses métamorphoses. Son travail s’attache à comprendre comment les artistes, loin de se réfugier dans une esthétique détachée du monde, affrontent les tensions de leur époque et cherchent à en proposer des lectures sensibles.
À travers ses ouvrages, ses essais et ses prises de position, Ardenne analyse les pratiques qui prennent le réel à bras‑le‑corps : celles qui s’inscrivent dans le social, qui questionnent, qui sondent les imaginaires du vivant ou qui tentent de reformuler notre rapport à l’environnement. Cette attention constante aux zones de friction entre l’art et le monde fait de lui l’un des observateurs les plus lucides de la création contemporaine, capable de relier les gestes artistiques aux mutations profondes de nos sociétés.
Figure majeure de la pensée esthétique contemporaine, Paul Ardenne a construit une œuvre critique d’une rare densité, attentive aux pratiques artistiques qui choisissent de se confronter au monde plutôt que de s’en abstraire. Son regard, toujours ancré dans l’analyse du réel, explore les manières dont les artistes interrogent les tensions politiques, sociales et sensibles qui traversent notre époque. Pour lui, l’art n’est jamais un simple objet formel : il constitue un mode d’intervention, une prise de position, une manière de faire monde dans un contexte où les repères se déplacent et où les certitudes vacillent.
Ses travaux sur l’art contextuel ont profondément renouvelé la compréhension des pratiques qui s’inscrivent dans le tissu social, refusant la neutralité du geste créatif pour lui substituer une présence active dans la cité. Avec les représentations extrêmes, il a éclairé les zones où l’art se confronte à la violence, à l’excès, à la transgression, révélant ce que ces formes disent de nos sociétés et de leurs limites. Plus récemment, ses réflexions sur l’engagement artistique et sur les imaginaires de l’Anthropocène ont ouvert un champ essentiel : celui d’une création qui tente de penser la crise écologique, la fragilité du vivant et la transformation des sensibilités face à l’instabilité du monde.
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Ardenne apparaît ainsi comme l’un des rares critiques capables de relier les pratiques artistiques contemporaines à une lecture élargie du réel, où l’esthétique devient un outil de compréhension, de lucidité et parfois de résistance. Son œuvre, traversée par une exigence théorique constante, invite à considérer l’art non comme un refuge, mais comme un espace où se reformulent les questions fondamentales de notre temps.
Dans cet entretien, Paul Ardenne revient sur la manière dont l’art, aujourd’hui, se confronte à un monde fragmenté, instable, parfois illisible. Il interroge la fonction du paysage mental, la responsabilité esthétique, la portée des motifs naturels réinventés, et la capacité de l’art à éclairer ou à résister face aux crises contemporaines. À travers ses réponses, se dessine une réflexion exigeante : celle d’un historien de l’art qui voit dans la création non pas un refuge, mais un espace de pensée, de lucidité et de transformation.
Entretien réalisé par Brahim Saci
Diasporadz : L’art peut-il encore assumer une responsabilité face aux crises contemporaines, ou devient-il surtout un espace de mise en forme du trouble collectif ?
Paul Ardenne : Avant tout, il convient de cerner ce que le terme « art » signifie, et ce qu’il signifie aujourd’hui plus particulièrement. Parlons, plutôt, des activités créatives dans le domaine culturel – les arts visuels, si vous pensiez à ceux-ci en priorité, mais aussi la littérature, la musique, la bande dessinée, le cirque voire l’architecture… Que vous répondre ? Les activités créatives artistiques, aujourd’hui, sont légion, et elles embrassent en vérité tous les domaines d’intérêt, qu’ils soient particuliers, intimes ou au contraire publics. La diversité de l’offre est à son comble. Car il n’y a jamais eu, autant qu’à ce jour, de créativité, une indéniable et universelle soif de créer. Chacun, en ce monde, semble vouloir laisser son empreinte, un signe de son passage sur Terre, jusqu’à cet effet inévitable, pour celui qui voudrait tirer de cet amas de singularités (de « singularités quelconques », pourrait-on dire après le philosophe Giorgio Agamben, pour la plupart d’entre elles) un concept unificateur, une « vérité » de l’art actuel.
En l’occurrence, l’art parle de tout, il évoque les crises générales autant que les crises narcissiques, ici il prend position, là il se claquemure dans des préoccupations idiosyncrasiques. Cela donnera par exemple au cinéma, ici un Béla Tarr, qui croisait il y a peu encore loin des fièvres actuelles, et dans le même temps un Ken Loach, lui en prise directe, toujours, avec le réel le plus immédiat et ses soubresauts.
Où l’on mesure que le champ créatif culturel n’est pas forcément « connecté », concerné par ce que vous appelez le « trouble collectif ». Il l’est autant qu’il peut ne pas l’être, c’est là le résultat de cette diversité infinie et expansive évoquée à l’instant, sachant que de tous temps l’art a été le recyclage des préoccupations mentales et sociales de son époque.
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Paul Ardenne : Ce « paysage mental », comme vous le dites, c’est-à-dire l’ensemble de nos représentations du monde, particulières comme collectives, est de facto diversifié, et il l’est plus que jamais. Du fait de la puissance des médias d’information, qui homogénéisent l’idée que l’on forme du réel, et des réseaux sociaux, qui au contraire singularisent à tout crin en permettant à chacun de nous de vivre dans sa bulle d’intérêt, une bulle d’intérêt nourrie par des algorithmes très conciliants, qui nous caressent dans le sens du poil en nous livrant par voie numérique ce que nous attendons plutôt que ce qui nous déplaît.
Pour autant, le « paysage mental » contemporain, si l’on cherche malgré tout à synthétiser, se condense dans quelques caractéristiques à peu près partagées d’un bout à l’autre de la Planète, sur fond de culture mondialisée. Le sentiment général est que le monde va mal, pour de multiples raisons dont l’accumulation a de quoi décourager. En quoi notre monde va-t-il mal ? Pour des motifs écologiques et environnementaux, déjà, que l’on s’évitera de détailler ici tant ils sont connus. Une véritable calamité. Pour des raisons géopolitiques aussi, sur fond de tensions inter-États, de conflits armés et de contestation des leaderships institués depuis la fin de la Guerre froide voire, en remontant plus encore dans le temps, depuis la Deuxième Guerre mondiale et la décolonisation. Pour des mobiles, également, civilisationnels relatifs à ce que sont ou à ce que devraient être nos « vies », notre Way of Life. Comment vivre : démocratie ou régime politique autoritaire ? théocratie ou laïcité ? État social ou au contraire libertarien ? croissance ou décroissance ? Sans oublier les débats incessants et jamais tout à fait tranchés autour du « wokisme » et des questions du genre, de la fragilité et du soin, des violences sexuelles, du racisme…
Ce qui est notoire, s’agissant de ce « paysage mental », c’est somme toute sa profondeur d’inscription dans nos consciences. Il devient de plus en plus difficile, simplement, d’oublier, de se retirer complètement de la scène, même en misant sur le repli dans la sphère intime ou sur un réseau social dont les contenus n’ont d’autre objectif (avec accompagnement publicitaire encombrant, soit) que de nous satisfaire. Ce qu’on pourrait appeler le bruit de fond de l’époque. Serait-il subliminal, celui-ci reste audible, envahissant, engluant même. Il tend, au regard de ce qu’il diffuse, à griser nos existences, à entretenir un indéniable pessimisme quant au présent et plus encore, à l’avenir. Se rendre amnésique au point de ne plus souffrir du bruit de fond du monde ou de ne plus avoir à l’endurer est devenu un exercice difficile, une véritable discipline, même. Il faut parfois s’y obliger si l’on ne veut pas désespérer.
Diasporadz : Les « lieux communs » que Gérald Kerguillec mobilise – terres, ciels, eaux – relèvent-ils, selon vous, d’une recherche de refuge symbolique ou d’une manière de reconfigurer notre relation au vivant dans un monde en mutation ?
Paul Ardenne : Gérald Kerguillec, un artiste peintre, donc. Dont le cas m’a intéressé pour ce qu’il représente. Au XIXe siècle, Constantin Guys figure le modèle, pour Baudelaire, du « peintre de la vie moderne ». Comprendre, celui qui va vers le monde réel, qui est attentif, en observateur curieux, aux évolutions de la société et qui cherche à leur donner une traduction picturale, artistique, la plus proche possible du spectacle même qu’offre la société parisienne de son temps. Gérald Kerguillec c’est tout le contraire : quelqu’un qui vit et travaille dans un atelier reculé, en pleine campagne normande, qui n’en sort pas ou peu, qui a renoncé au marché de l’art il y a bien trente ans, qui ne vend qu’à ses amis ou aux gens de passage, qui ne cherche pas particulièrement à exposer, ou alors a minima. Comme pour ne pas être perturbé dans son travail. Comme pour rester volontairement en retrait, loin du « bruit de fond » du monde actuel, le plus loin possible. Un type de créateur culturel forcément intrigant en un moment où le moindre acte créatif, par son auteur, donne lieu en général à une débauche d’annonces en tout genre, de mobilisation des médias, dans le but d’une reconnaissance immédiate et valorisante. Reconnaissance qui ne dure qu’un temps de plus en plus bref, cela étant, un clou chasse l’autre, très vite.
Vous parlez d’un artiste du « refuge ». C’est le cas : œuvrer oui mais en retrait, comme un Hölderlin en son temps. Les sujets que peint inlassablement Gérald Kerguillec ses « lieux communs » comme vous le rappelez, sont immuablement les mêmes : des vues de la mer, l’eau des fleuves, le ciel, des pierres, des plantes… Ceci, sans modèle. Une peinture faite de tête et jamais sur le motif. Léonard de Vinci disait de la peinture qu’elle est « cosa mentale », une pratique mentale. C’est ici le cas. Gérald Kerguillec peint « de tête », comme je le dis, sans jamais sortir de son univers. Comme un hérisson se met en protection. Est-ce la bonne attitude ? Chacun en jugera. Le fait est que cet artiste, lui, a choisi son camp : sortir un maximum de matière picturale de lui-même, de son espace-cerveau, en proximité à lui-même. Un solipsisme radical, le choix du soi comme source maximale d’inspiration. Si Gérald Kerguillec reconfigure la relation au vivant, c’est d’abord avec lui-même comme vivant, avec un minimum d’intégration dans ses œuvres de tout ce qui n’est pas « son » vivant.
Diasporadz : L’art possède-t-il encore une dimension réparatrice, ou sa force réside-t-elle désormais dans une lucidité qui ne promet aucune consolation ?
Paul Ardenne : De nouveau, difficile de généraliser. De quel type de création artistique parle-t-on ? Celle qui se voue au divertissement, celle qui va privilégier l’expérimentation radicale, celle qui recycle les grandes problématiques du moment, celle qui se fixe sur un parcours de vie singulier sur le modèle du biographisme, celle qui vise le blockbuster et les retombées économiques et en priorité le profit… ?
En l’occurrence, l’art peut prétendre à une dimension réparatrice, en documentant ce qui ne l’a pas été ou pas assez, en dénonçant, en jouant une partition éthique, par exemple. Cette lucidité console-t-elle ? Oui, dans ce cas. Elle console du silence, de l’invisibilité dans lesquels certaines situations liées au réel ont pu être maintenues, dans les formes du témoignage réparateur. Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité, disait Nietzsche. C’est évidemment, sauf le respect, simpliste. L’art peut aussi faire son aliment de la vérité, celle-ci serait-elle difficile à affronter. Il n’est pas tout bonnement et uniment une formule imaginaire dont la vocation est de nous faire rêver tout éveillés, à la finalité avant tout narcotique ou hallucinogène. Pour certaines formes de création culturelle, oui, il est cette formule d’évasion, d’abstention au réel. Pour d’autres, non.
Diasporadz : La création détachée du motif traduit-elle, selon vous, une prise de distance critique envers le réel ou une volonté de le reconstruire autrement ?
Paul Ardenne : Plutôt une volonté de le reconstruire autrement, même si le désir de le critiquer, ce réel, de le reformuler à sa main, pour l’artiste, peut se trouver être de la partie. Toute création culturelle artistique se fonde sur un principe de reconfiguration du réel, de transfiguration. Il y a le réel et ce que le créateur artistique va en faire, qu’il s’agisse d’un roman, d’un poème, d’un tableau, d’un film, d’une symphonie, d’une cantate ou d’un opéra, d’une pièce de théâtre ou d’une BD, du cadrage que l’on va choisir pour une photographie afin de rendre celle-ci, autant que faire se peut, originale…
Rien ne dit qu’après et au terme de cet épisode créatif le réel ainsi transfiguré et rejoué sera plus lisible, plus tangible dans ses significations. Tout dépend du « coup de dés » que représente toute création artistique. Et pareillement, de la force de conviction dont l’œuvre d’art peut se prévaloir. Rien moins, c’est là tout le problème, intense, de la représentation. Que vaut la représentation ? Et que vaut celle-ci quand elle n’entend pas dupliquer le réel, ne pas s’en faire le reflet mais, au contraire, s’en éloigner, s’en détourner, le reconstruire et le réélaborer ? Sachant que toutes les créations artistiques ne cherchent pas à être explicites.
Il existe dans l’art une tradition obscure, un gongorisme, des créateurs pour lesquels l’art est un moyen non pas tant de donner du sens que de creuser le sens jusqu’à son énigme… Où le créateur réaliste va représenter le monde au plus près de sa réalité, sur un mode descriptif, objectif et dépassionné, le créateur partisan de l’obscur (Claude Simon ou le Joyce de Finnegans Wake en littérature, Raoul Ruiz au cinéma, William Blake ou les surréalistes…), lui, tirera de son côté le médium vers les territoires du doute, de l’incertitude ou de l’errance conceptuelle.
Si vous parlez de peinture, et si vous songez de l’art à l’art abstrait, le fait de ne pas « figurer » le réel n’y signifie nullement que l’on fait l’économie de celui-ci. On s’éloigne, pour l’occasion, du reflet, du tableau comme fenêtre ouverte sur le monde (Alberti) pour faire de ce tableau un support émotionnel, chez Kandinsky et Miro par exemple, ou venant donner un ordre strict au monde, comme s’y emploie l’abstraction géométrique d’un Mondrian ou d’un Max Bill. L’image que l’on perçoit du réel, sa part visible, n’est pas forcément soluble dans l’économie du sensible, de la sensation. On peut ressentir finement le monde, aussi, les yeux fermés.
Diasporadz : La nature réinventée par l’imaginaire pictural a-t-elle aujourd’hui plus de portée que la nature documentée dans un monde saturé d’images ?
Paul Ardenne : Le registre n’est évidemment pas le même mais oui, c’est indéniable. Le monde anthropocène est devenu à ce point répulsif qu’il castre toutes les formes de rêverie sur le paysage existant, sauf quand celui-ci, relooké et photoshopé, prend des airs de carte postale ou d’illustration pour magazines de voyage. Le paysage anthropocène, autant dire quoi ? Des villes tentaculaires tant et plus, des champs mis en coupe réglée, des voies de communication partout, des fils électriques, des usines, des entrepôts et des zones commerciales, des véhicules en tout genre, des zones entières livrées à une économie prédatrice et à un extractivisme destructeur, les pollutions généralisées…
Les modernes aimaient rêver la ville, et les classiques avant eux, l’espace pastoral : qui aime en revanche l’espace anthropocène ? Et qui n’aurait pas la tentation de le rêver autrement, de le configurer en lui redonnant sa naturalité perdue et son statut d’espace matriciel vivable ? Le paysagisme a de beaux jours devant lui mais assurément pas pour célébrer tout uniment le paysage anthropocène.
Diasporadz : L’artiste travaillant sur le paysage est-il encore un observateur du monde ou devient-il un producteur d’espaces alternatifs face à l’effondrement des repères ?
Paul Ardenne : Les deux, à ce jour. L’obsession de trouver un lieu où vivre – entendons, où vivre bien – ne va faire que grandir. Ceci, faute de pouvoir trouver ce lieu dans l’espace anthropocène, saturé et détruit de toutes parts, où toute relation de fond avec le vivant semble de plus en plus rare ou réservée à ceux qui en ont les moyens (les voyages lointains au ventre des forêts primaires, les croisières qui frôlent l’Arctique…).
Quelle possibilité reste-t-il dès lors aux artistes comme au commun des mortels ? Inventer des paysages nouveaux, artistiquement ou par la voie imaginaire. Des paysages vivables, où retrouver et refonder le lien brisé avec le milieu naturel, au moins fantasmatiquement. À l’image des villes végétales d’un Luc Schuiten, ou des paysages urbains modernes vides d’humains et envahis par la végétation tropicale d’un Chris Morin-Eitner.
Le paysage, à ce titre, constitue un lieu de pensée. Il est plus qu’un vestige d’un rapport au réel désormais disloqué – la source d’un ressourcement potentiel, mental pour le commun des mortels, donnant lieu à de nouvelles imageries visuelles pour les artistes.
Diasporadz : Dans un monde fragmenté, que peut réellement l’art : éclairer, résister, déplacer les lignes du sensible, ou simplement persister ?
Paul Ardenne : Éclairer, résister, déplacer les lignes du sensible, l’art le peut, toujours. Ce qui ne veut pas dire que l’expression des artistes intéresse tout le monde. La fréquentation hyperbolique des réseaux sociaux, aujourd’hui, leur captation de l’attention en font de redoutables concurrents.
Quant à persister ? La pratique artistique, sous la forme de l’esthétisation, est anthropologiquement une donnée inhérente à l’espèce humaine, elle n’aura de cesse de perdurer jusqu’à la fin de l’humanité.
Restera-t-elle une pratique ouverte à un public élargi, banalisée, ou, à l’inverse, mutera-t-elle en un exercice spirituel résiduel, un élitisme, comme la prière que l’on fait seul au creux du temple ? Seuls les devins savent.
Entretien réalisé par Brahim Saci
Pour visiter le blog de Paul Ardenne : www.paulardenne.wordpress.com

