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Mourad Chetti : le romancier qui fait parler les rois numides

Dans cet entretien, le romancier Mourad Chetti revient sur son travail littéraire consacré aux rois numides et dévoile la manière dont il redonne voix à une histoire longtemps marginalisée.

Ancien professeur à l’université de Constantine et chercheur passionné, le romancier Mourad Chetti, qui signe également sous le nom de Denis Chetti, a entrepris un travail monumental avec sa fresque « Berbères », ressuscitant les rois numides et transformant leur héritage en un récit vibrant et contemporain.

En levant le voile sur sa méthode de travail singulière, un équilibre fragile entre la rigueur des archives antiques et la richesse des traditions orales, c’est un véritable voyage aux sources de l’identité amazighe millénaire qu’il nous propose. Pour lui, l’histoire antique n’est pas une simple curiosité muséale, mais une boussole indispensable pour l’avenir : un outil de libération intellectuelle permettant aux générations futures de se réapproprier une complexité culturelle qui fait la grandeur de la Méditerranée.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Diasporadz : Vous avez enseigné à l’université de Constantine, l’ancienne Cirta, cœur du royaume de Massinissa, et mené des recherches approfondies sur cette période. Est-ce la proximité physique avec ces lieux chargés d’histoire qui a déclenché votre besoin d’écrire ? Qu’est-ce que le récit romanesque vous permet d’exprimer sur ce passé que la rigueur académique laisse parfois dans l’ombre ?

Mourad Chetti : Les réponses sont-elles mêmes contenues dans vos questions. J’ajouterai que de savoir très tôt, être descendant d’une tribu qui a ses origines directement des Massylès, cela a accentué mon besoin de savoir pour combler l’énorme vide en ce sens et satisfaire une curiosité légitime.

La proximité avec Cirta n’a pas été un simple décor ; elle a agi comme une pression silencieuse. En enseignant et en travaillant sur ces périodes, je traversais chaque jour une ville bâtie sur des couches de temps, souvent sans que ces strates ne soient nommées, encore moins racontées. À un moment, cette dissociation devient intenable : on sait trop pour se taire, mais pas assez pour se contenter des cadres académiques.

Oui, le lieu a compté. Non pas par romantisme, mais parce que le sol résiste. À Constantine, l’histoire n’est pas abstraite : elle affleure dans la topographie, dans les ruptures urbaines, dans les noms qui subsistent sans être expliqués. Cette présence physique finit par poser une question intime : à quoi sert le savoir si ceux qui vivent dessus n’y ont pas accès autrement que par des notes de bas de page ? Ce que l’écriture académique ne peut pas, et ne doit pas, toujours dire.

La rigueur universitaire est indispensable. Elle protège contre l’anachronisme, l’idéologie, la projection. Mais elle a ses angles morts : Elle dépersonnalise par nécessité. Elle privilégie le démontrable sur le vécu. Elle tait souvent l’émotion, le doute, l’ambiguïté. Or, les sociétés antiques, et la Numidie en particulier, ne sont pas faites que de structures : elles sont faites de peurs, de fidélités, de trahisons intimes, de silences, de choix impossibles.

Le roman comme espace de vérité humaine. Le récit romanesque ne remplace pas l’histoire ; il l’habite. Il permet de : redonner une voix intérieure à ceux que les sources réduisent à une fonction (Aguellid Suffète, roi, cavalier, allié, rebelle), explorer les zones grises : loyauté partagée, identités multiples, compromis invisibles, restituer le temps vécu, lent, hésitant, non téléologique, contrairement aux récits historiques écrits a posteriori.

Là où l’historien écrit : Massinissa choisit Rome, le romancier peut se demander : qu’a coûté ce choix à ceux qui l’ont suivi ?

Écrire pour relier, pas pour embellir. L’impulsion d’écrire n’est pas née d’un désir de fiction, mais d’un besoin de continuité. Entre la recherche savante et la mémoire collective, il y avait un vide. La chronique romancée est devenue un pont.

Elle autorise une chose essentielle : rendre le passé habitable, sans le mythifier, sans l’assécher.

Au final, si l’université m’a appris à respecter le passé, l’écriture m’a permis de l’écouter. La proximité avec Cirta n’a pas déclenché l’écriture comme une révélation soudaine, mais comme une lente évidence : certains héritages ne demandent pas seulement à être étudiés, ils demandent à être racontés, pour redevenir partageables, discutables, vivants.

Et c’est peut-être là que la chronique romancée trouve sa légitimité la plus profonde : non pas dire ce que l’histoire devrait être, mais permettre à ceux qui vivent sur ses ruines d’y reconnaître une part d’eux-mêmes.

Diasporadz : Dans votre fresque Berbères, vous déconstruisez le récit écrit par les « vainqueurs » (Rome, Carthage). Techniquement, comment utilisez-vous l’oralité, les légendes et les récits familiaux pour combler les lacunes de l’histoire officielle et faire émerger une voix authentiquement numide ?

Mourad Chetti : L’idée du départ était de trouver un créneau d’écriture inédit sur cette période. La chronique romancée fut la solution, balisée par deux principes, celui de la décolonisation de notre Histoire, et de sa démystification au regard de l’apport de la tradition orale qui persistait par bribes au sein de ma tribu des Wichawas.

Déconstruire le récit des vainqueurs ne consiste pas à le nier, mais à le désaxer. L’oralité amazighe ne remplace pas l’histoire officielle, elle lui retire son monopole. La voix numide émerge précisément là où l’écrit s’arrête, dans la mémoire, la langue, les gestes répétés, comme une preuve silencieuse que l’histoire n’a jamais été qu’une version parmi d’autres.

La voix numide n’est pas reconstruite comme une “vérité cachée”, mais comme une cohérence silencieuse.

L’oralité, les légendes et les récits familiaux ne servent pas à combler les lacunes de l’histoire officielle, mais à montrer que l’histoire des vainqueurs n’est pas fausse, mais incomplète par nature.

La chronique romancée devient alors un espace où cette incomplétude est rendue perceptible, où le lecteur comprend que ce qui n’a pas été écrit n’a jamais cessé d’exister. C’est dans cet interstice, entre pierre, parole et mémoire que peut enfin émerger une voix authentiquement numide.

Diasporadz : Vous présentez Massinissa comme un fin diplomate naviguant entre les grandes puissances méditerranéennes. Quelle facette de sa personnalité vous a le plus surpris lors de vos recherches doctorales et de l’écriture de vos romans ?

Mourad Chetti : Massinissa fut très ouvert sur les cultures environnantes jusqu’à adopter officiellement la langue punique comme langue officielle du royaume. La langue grecque et le tamazigh étaient aussi des langues courantes, la première pour la diplomatie et la seconde pour l’usage courant. Plus tard, ce fut la langue latine qui fut introduite peu à peu afin de permettre des échanges bilatéraux avec Rome.

Un autre aspect qui fascine chez ce roi, c’est sa compréhension spirituelle, non dogmatique, au point de permettre la pratique du culte carthaginois dans la société Numide aux côtés des divinités et des cultes berbères existants. Cette tolérance du polythéisme mérite une attention particulière car elle est exempte de toute violence prosélyte.

Diasporadz : On réduit souvent les Berbères à leur force guerrière. Pourtant, entre ports marchands et croyances ancestrales, vous décrivez une puissance économique et spirituelle intégrée. Était-ce une volonté de réhabiliter la « civilisation » numide face aux clichés ?

Mourad Chetti : Oui, clairement. Décrire les Numides (et plus largement les sociétés amazighes antiques) uniquement comme des guerriers farouches est un héritage de sources biaisées, surtout gréco-romaines, qui avaient tout intérêt à opposer leur « civilisation » à une périphérie jugée barbare.

J’insiste dans mes écrits sur une réhabilitation consciente, mais fondée historiquement. Les données archéologiques, épigraphiques et numismatiques montrent que la Numidie était une puissance économique structurée avec des réseaux de ports marchands où circulaient une agriculture céréalière intensive, des monnaies, une fiscalité, un contrôle des échanges transsahariens, qui impliquaient une administration, une planification et des hiérarchies civiles.

C’était également un espace spirituel cohérent et ancien avec des croyances liées à la terre, aux ancêtres, aux cycles naturels, des Sanctuaires, stèles votives, rites funéraires complexes et une capacité d’intégrer des apports phéniciens ou hellénistiques sans disparition des cultes locaux. Les Numides ne pratiquaient pas une religiosité « primitive », mais une cosmologie enracinée depuis bien des siècles auparavant.

La Numidie était un État, pas seulement une confédération guerrière. Sous Massinissa, puis Micipsa, on observe diplomatie, urbanisation, droit et politique dynastique avec une armée qui n’était ni un outil seulement, ni l’essence de la société

En somme, oui, il y a une volonté de réhabiliter la civilisation numide, mais au sens rigoureux du terme : rendre visible ce qui a été volontairement marginalisé, non inventer une grandeur artificielle.

La force des Numides n’était pas seulement dans leurs armes, mais dans leur capacité d’intégration : économie, spiritualité, politique et guerre formaient un tout indissociable, ce qui est précisément la définition d’une civilisation.

Diasporadz : Le récit sur Youva (Juba) est signé Denis Chetti. Pourquoi avoir choisi de publier cette œuvre sous une autre identité que celle de votre fresque principale ? Est-ce une volonté de donner une dimension plus internationale à votre livre et de toucher un lectorat au-delà des frontières de l’Afrique du Nord ?

Mourad Chetti : Du tout. J’ai opté pour le surnom Mourad pour mes publications en Algérie chez Casbah Editions car c’était ainsi que ma famille algérienne me nomma. Mes publications en autoéditions, paraissent donc sous mon seul prénom d’état civil, Denis. Ce choix de l’autoédition est motivé par une horloge assez lente quant aux parutions en Algérie alors que je produis en moyenne deux livres par an.

Diasporadz : Votre projet est une « réappropriation de la mémoire ». Quel message adressez-vous à la jeunesse algérienne et nordafricaine qui découvre, à travers vos romans, une complexité historique souvent absente de leurs manuels scolaires ?

Mourad Chetti : Cette question relève essentiellement de la sphère politique qui détermine les programmes scolaires. C’est certainement confronté à cette défaillance du système que j’ai envisagé de me lancer dans cette aventure de la saga des berbères, sous formes de chroniques romancées. Faire découvrir notre histoire antique sous la forme la plus ludique qui soit, hormis la BD.

Quant à notre jeunesse, je lui dirais d’abord ceci, sans emphase inutile : ce que vous découvrez n’est pas une histoire alternative, mais une histoire élargie. On vous a souvent transmis un passé simplifié pour être mobilisateur, ou rétréci pour être maîtrisable. Cela a pu être nécessaire à certains moments. Mais une société ne grandit pas indéfiniment avec des récits d’urgence.

Découvrir tard la complexité historique n’est pas un retard, c’est un passage. Beaucoup de peuples ont commencé par hériter d’un récit étroit avant de l’ouvrir. Vous êtes précisément à ce seuil. La complexité n’est pas une menace pour l’identité ; elle est le signe qu’une identité devient adulte.

Je lui dirais aussi de ne pas avoir peur des contradictions. Vous pouvez être amazigh et arabe, musulman et critique, africain, méditerranéen et ouvert au monde, sans incohérence. Les contradictions que vous ressentez ne sont pas des fractures intimes, ce sont les strates normales d’une histoire longue.

La mémoire n’est pas un combat, c’est un travail dans lequel il faut apprendre à se réapproprier la mémoire. Cela ne signifie pas remplacer un dogme par un autre. Cela demande, patience, méthode et humilité. Lire, écouter les anciens, interroger les silences, comparer les sources : c’est ainsi qu’on devient héritier, pas en récitant.

Vous n’êtes pas condamnés à la répétition. Connaître la complexité du passé n’est pas s’y enfermer. C’est précisément ce qui permet de ne pas répéter ses impasses.

Une histoire plurielle rend plus difficile : le culte de l’homme providentiel, la peur de la différence, la confiscation du récit par une seule voix.

Votre liberté est la continuité la plus fidèle. Le message le plus important est peut-être celui-ci : vous n’honorez pas vos ancêtres en les imitant, mais en exerçant ce qu’ils ont rendu possible. Si vos aïeux ont traversé des mondes, des langues et des empires, votre droit aujourd’hui est de penser, de créer, de questionner, sans culpabilité.

À la jeunesse algérienne et nord-africaine, le message est un message de confiance : vous n’êtes pas les gardiens d’un passé fragile, vous êtes les continuateurs d’une histoire robuste. Et une histoire robuste supporte le doute, la pluralité et la liberté, parce qu’elle sait, au fond, qu’elle n’a rien à craindre de la vérité.

Diasporadz : Vous décrivez une Numidie « monde », ouverte sur la Méditerranée. Quel regard portez-vous sur la crispation actuelle de l’Algérie contemporaine face aux libertés individuelles et intellectuelles ? Estimez-vous que la peur de la liberté soit le principal obstacle à une identité plurielle ?

Mourad Chetti : Il faut voir la Numidie de Massinissa sous un angle géopolitique très différent de la configuration actuelle. Cette question touche un point sensible, presque tragique, parce qu’elle met en tension une mémoire d’ouverture et une réalité de fermeture. Une crispation née moins de la tradition que de la rupture.

Le contraste entre la Numidie, connectée, plurielle, intégratrice, et certaines rigidités actuelles n’est pas le signe d’une continuité culturelle, mais au contraire d’une discontinuité historique profonde.

L’Algérie contemporaine est le produit de traumatismes successifs : colonisation longue, guerre d’indépendance, construction autoritaire de l’État, décennie noire. Dans ce contexte, la liberté n’a pas été vécue comme une promesse, mais comme un risque. Chaque ouverture a semblé annoncer le chaos.

La peur de la liberté : obstacle central, mais pas abstrait ? Oui, la peur de la liberté est un obstacle majeur mais elle n’est ni innée ni irrationnelle. Cette peur est entretenue par des récits politiques qui préfèrent une identité simple, figée, défensive, parce qu’elle est plus facile à gouverner qu’une identité complexe. Une identité plurielle fait peur parce qu’elle oblige à penser : une identité plurielle, amazighe, arabe, méditerranéenne, africaine, musulmane, parfois laïque et cela exige le débat, le doute, l’acceptation du conflit symbolique.

Or, le pouvoir, mais aussi une partie de la société, redoute moins la liberté que ce qu’elle implique : la responsabilité. Penser par soi-même, choisir, accepter l’ambiguïté, ce sont des charges lourdes dans un pays marqué par la survie plus que par l’émancipation.

L’Algérie possède une profonde tradition historique de pluralité, linguistique, spirituelle, commerciale, mais elle s’est construite politiquement sur une logique de forteresse. Ce n’est pas la diversité qui menace l’identité algérienne ; c’est la réduction de cette identité à une seule voix qui l’appauvrit.

La peur de la liberté est bien l’un des principaux obstacles à une identité plurielle intégrée, mais elle est le symptôme, pas la cause première. La cause profonde est la peur de perdre le contrôle du récit : qui sommes nous ? D’où venons nous ? Qui a le droit de le dire ?

Et c’est là que le rappel d’une Numidie est précieux : non comme modèle à copier, mais comme preuve historique que l’ouverture n’est ni étrangère ni récente, elle est constitutive de cet espace.

Diasporadz : Pour conclure, au-delà de la fresque historique, quel message d’espoir souhaiteriez-vous transmettre au lecteur qui, le livre refermé, contemple l’horizon méditerranéen et cherche dans ce reflet les racines de son identité amazighe millénaire ?

Mourad Chetti : Je lui dirais que l’identité amazighe n’est pas une relique à défendre, ni une forteresse à tenir, mais un mouvement ancien, une respiration longue, accordée à la mer, aux montagnes et aux routes. Face à l’horizon méditerranéen, qu’il n’y cherche pas une origine figée, mais une continuité.
Ses racines ne plongent pas dans un sol fermé ; elles circulent. Elles ont connu le vent, l’échange, la traduction, parfois la perte et pourtant elles ont tenu.

L’espoir tient dans cette vérité simple et profonde : « ce qui a traversé des millénaires de conquêtes, de silences et de renaissances ne peut être effacé par quelques décennies de crispation. »

Être amazigh aujourd’hui, ce n’est pas revenir en arrière. C’est assumer une profondeur : parler plusieurs langues sans se trahir, croire ou douter sans se renier et appartenir à un lieu sans s’y enfermer.

La Numidie n’était pas grande parce qu’elle dominait, mais parce qu’elle reliait. Et cette capacité demeure dans la mémoire, dans les gestes, dans la musique, dans le regard porté vers la mer.

Alors, finalement au lecteur, je transmettrais ceci comme message d’espoir : tu n’as pas à choisir entre fidélité et liberté. Ton identité n’est pas un héritage fragile, mais une force souple. Elle n’attend pas d’être protégée par le silence, mais réactivée par la conscience.

Regarder la Méditerranée, ce n’est pas rêver d’ailleurs. C’est se souvenir que, depuis toujours, tu fais partie du monde et que le monde, malgré tout, n’a jamais cessé de passer par toi.

Brahim Saci

Mourad Chetti a publié aux éditions Casbah une fresque magistrale composée d’ouvrages qui retracent l’épopée numide : Berbères, le pays des Massylès (2017), Berbères : l’invasion des Massaesyles (2019), Berbères : le codex d’Aylimas (2021), Berbères : le songe d’Aylimas (2021), Berbères : la revanche de Massinissa (2022, Berbères : la cité des marchands (2023), Berbères : les tavernes de Gadès (2024). Youva : Le Berbère qui défia César.

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