Militant révolutionnaire et historien rigoureux, Mohammed Harbi a porté une vision de l’indépendance liée à un socialisme autogestionnaire construit par les travailleurs et à une exigence constante de vérité historique.
Né en 1933 à El Harrouch, dans une Algérie encore sous domination coloniale, Mohammed Harbi s’engage très tôt dans la lutte pour l’émancipation nationale. À 15 ans, il rejoint le PPA‑MTLD, convaincu que l’indépendance politique n’a de sens que si elle s’accompagne d’une transformation sociale profonde. Très vite, il devient l’un des jeunes cadres les plus prometteurs du mouvement national, notamment au sein de la Fédération de France du FLN, où il organise la presse, l’information et la mobilisation des travailleurs immigrés.
Harbi participe aux premières négociations d’Évian, puis, après l’indépendance, rejoint l’entourage d’Ahmed Ben Bella. Conseiller politique, il contribue à la rédaction du programme de Tripoli, texte fondateur qui affirme la vocation socialiste de l’Algérie nouvelle. Il dirige également Révolution africaine, laboratoire intellectuel d’une gauche révolutionnaire qui cherche à articuler anticolonialisme, justice sociale et démocratie populaire.
Au cœur de cette période, Harbi défend une idée centrale : le socialisme ne peut être authentique que s’il est autogestionnaire, c’est‑à‑dire fondé sur l’initiative directe des travailleurs, et non sur un appareil d’État centralisé. Il doit être construit par les travailleurs eux‑mêmes, dans les usines, les domaines agricoles, les quartiers. Avec Michel Pablo (Mikhalis Raptis) et d’autres militants internationalistes, notamment trotskystes, il anime le bureau national d’animation du secteur socialiste, où il promeut l’autogestion comme voie authentique vers une société égalitaire. Pour lui, l’indépendance n’est qu’un début ; la véritable libération passe par la prise en main collective de l’économie et de la vie sociale.
Cette position le met rapidement en conflit avec les forces bureaucratiques qui s’imposent au sein du FLN. Après le coup d’État du 19 juin 1965, Harbi est arrêté, emprisonné puis placé en résidence surveillée. Il refuse toutes les tentatives de récupération du pouvoir, qui cherche à l’associer à un système qu’il juge contraire aux idéaux de la révolution. Son évasion en 1973 marque le début d’un long exil, mais aussi d’une nouvelle phase de son combat : celui de la vérité historique et de la critique rigoureuse des dérives bureaucratiques du FLN.
C’est dans ce contexte qu’il cosigne, avec son camarade Hocine Zahouane, la Déclaration du 26 novembre 1978, un texte majeur de la gauche révolutionnaire algérienne. Ils y dénoncent avec une lucidité implacable :
- l’étatisme bureaucratique, qui prétend régler les problèmes économiques et politiques « par en haut » ;
- la formation d’une nouvelle bourgeoisie, nourrie par la corruption, la gabegie et les privilèges ;
- l’exclusion des masses du débat politique, au profit de luttes de clans au sein de l’appareil ;
- la confiscation de la révolution par un pouvoir autoritaire qui étouffe l’initiative populaire.
Harbi et Zahouane appellent alors les travailleurs à reprendre en main leur destin, à se réapproprier leurs syndicats, à chasser les bureaucrates, à créer des comités pour une Assemblée constituante, et à imposer un socialisme autogestionnaire, seul garant d’une véritable démocratie. Leur texte affirme une idée centrale : la démocratie n’est pas le désordre, mais l’ordre dans lequel le peuple se reconnaît.
Installé en France, Harbi devient l’un des plus grands historiens de la révolution algérienne, adoptant une approche sociologique rigoureuse pour analyser les classes sociales, les contradictions internes du FLN et les raisons de l’échec du projet autogestionnaire. Ses ouvrages — Le FLN, mirage et réalité, Une vie debout, Archives de la révolution algérienne — constituent aujourd’hui des références incontournables.
Jusqu’à la fin de sa vie, Mohammed Harbi demeure fidèle à son éthique révolutionnaire : militant pour l’indépendance de l’Algérie, démocrate, partisan d’un socialisme autogestionnaire et profondément attaché à la vérité historique. Il se définissait comme un « vieux lutteur », refusant les mythologies officielles comme les renoncements. Son héritage est celui d’un intellectuel libre, d’un militant infatigable et d’un penseur qui n’a jamais cessé de défendre l’idée d’un socialisme réellement émancipateur, fondé sur la participation populaire, la justice sociale et l’autogestion.
Saïd Aklid


