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Maurice Attia : de la Casbah à la Crète, le polar comme mémoire des exils

Maurice Attia

Première de couverture du polar "Couleurs de la vengeance" de Maurice Attia. Photo DR

Ce dimanche soir 28 juin, le Festival du Livre de La Canée reçoit Maurice Attia, venu présenter Couleurs de la vengeance dans sa traduction grecque. Il arrive avec une œuvre qui connaît les ports, les départs, les villes d’accueil et les fidélités inquiètes.

Attia est né à Alger en 1949, dans la Casbah, où son père tenait une échoppe de cordonnier1. Il fait son école primaire à Bab El-Oued. En mars 1962, l’enfant joue encore dans les ruelles quand éclatent les dernières fusillades. Puis vient le départ. Sa famille rejoint Marseille, comme tant d’autres familles arrachées au même moment. L’adolescent grandit dans la ville d’accueil, y fait des études de médecine, devient psychiatre puis psychanalyste.

L’écriture viendra par un détour. Un premier livre de récits cliniques, puis, en 2000, un premier roman noir, Rue Oberkampf2, aussitôt porté à l’écran pour la télévision. La reconnaissance arrive en 2006 avec Alger la Noire, couronné par plusieurs prix, qui ouvre une première série consacrée à un personnage devenu récurrent, Paco Martinez. De Alger la Noire à Paris Blues, l’auteur suit son enquêteur entre 1962 et 1970, des décombres de la guerre d’Algérie aux fièvres de la France post-soixante-huitarde. Plus tard, chez Jigal, il rouvre le dossier Paco pour une seconde série située entre 1976 et 1981.

Sa formation de psychanalyste lui donne une attention aux gestes, aux silences, aux retours du passé. On la retrouve chez Paco Martinez, qui écoute autant qu’il enquête, et dont le nom dit déjà le brassage des rives. À travers lui, Attia relit un demi-siècle. L’exil fondateur travaille chacun de ces livres, peuplés de déracinés et de mémoires déplacées.

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La carte des exils

Couleurs de la vengeance s’ouvre à Marseille, le jeudi 23 octobre 1980. Paco, devenu chroniqueur au Provençal, tient une rubrique de cinéma. Il se rend à la Belle de Mai pour un article sur les salles de quartier, ces petits cinémas où il a connu ses premières émotions de spectateur. La Belle de Mai, quartier populaire façonné par les vagues d’immigration, porte la mémoire ouvrière et migrante de Marseille. Devant le Gyptis, une camionnette s’arrête, deux hommes cagoulés en descendent et ouvrent le feu. Une dizaine de morts. Paco relève la plaque, prévient les secours, et sent renaître en lui l’ancien policier. Commence une enquête qu’il dissimule à Irène, sa femme, dans un couple que la lassitude fissure.

Un second fil court en parallèle. François Nessim, ancien collègue de Paco et parrain de sa fille Bérénice, débarque à Quetta, au Pakistan. Grand reporter, il gagne la frontière afghane par Chaman, en route vers Kandahar, pour couvrir la résistance face à l’occupation soviétique commencée fin 1979. Le terrain est miné. Les informateurs pro-russes et les agents du KGB guettent, et la capture signifie la prison et la torture. Le carnet de voyage de Nessim scande le roman.

La construction emprunte au cinéma : chapitres courts, voix qui se relaient, montage alterné entre deux continents. La première partie avance par interrogatoires, en remontant l’origine de chaque victime. Puis le récit bascule. Les liens entre les morts se dessinent, les pistes mènent vers l’Europe de l’Est et ses trafics avec l’Occident, et la tension se resserre jusqu’à la révélation du mobile. Apparaît alors l’affaire qui dépasse Paco, de Marseille à Vienne puis à Paris.

Au centre, une femme, Nathalie Roberti, née Natacha Bogdanovic, fille de Croates dont le père dirige une entreprise de transport international aux activités opaques. Quand deux de ses chauffeurs sont abattus en Autriche, la famille devient la cible d’une escalade. Par elle, le roman convoque une autre diaspora, balkanique, et les routes troubles qui relient les deux Europe à la veille de la chute du rideau de fer.

Le carnet afghan de Nessim répond aux interrogatoires marseillais, et les deux trames finissent par se rejoindre. Nessim, libéré puis tué le jour de l’élection de Mitterrand, scelle ce nouage. Le printemps 1981 fait seuil, une décennie s’achève, la gauche accède au pouvoir. Une carte se dessine, celle des diasporas méditerranéennes et balkaniques, de leurs routes commerciales et de leurs zones d’ombre.

Quand l’exil devient patrie

Le crime, chez Attia, ouvre une époque. En cherchant qui a tiré sur le bar de la Belle de Mai, Paco met au jour des trafics, des complicités, une part de l’histoire que les archives gardent muette. Marseille fonctionne comme un creuset, où les histoires venues d’ailleurs se mêlent et se heurtent. Sa longue fréquentation des consciences donne aux déracinés du roman une densité particulière.

La traduction grecque de Couleurs de la vengeance, «Τα χρώματα της εκδίκησης», prolonge le voyage3. Le livre passe dans une langue qui l’accueille sans l’avoir vu naître. Il aborde La Canée, ville aux strates ouvertes, port vénitien, mémoire ottomane, cité grecque, palimpseste où les civilisations se sont succédé sans tout à fait s’effacer. Le lecteur crétois reconnaît, dans cette histoire de frontières et de déplacements, une part de la sienne.

Reste la question que la rencontre de dimanche soir laissera ouverte. Quand la terre natale se dérobe, que devient-elle dans l’œuvre de celui qui l’a quittée ? Chez Maurice Attia, elle ne disparaît pas. Elle se déplace, se transmet, se réinvente de roman en roman, puis de langue en langue. Une patrie de papier, dont la frontière recule à chaque traduction.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.

Notes

  1. Éléments biographiques d’après les notices d’auteur (Actes Sud, Jigal) et les biographies de référence. Naissance à Alger en 1949, exil à Marseille en 1962, études de médecine, psychiatrie et psychanalyse. ↩︎
  2. Rue Oberkampf (2000), adapté pour la télévision la même année ; Alger la Noire (Actes Sud, 2006), récompensé notamment par le prix Michel-Lebrun et le prix Jean Amila-Meckert. Première série Paco Martinez chez Actes Sud (Alger la Noire, Pointe Rouge, Paris Blues). ↩︎
  3. Couleurs de la vengeance, Jigal, collection Polar, 2022, 280 pages. Édition grecque : «Τα χρώματα της εκδίκησης». Dernier volet de la deuxième série Paco Martinez, après La Blanche Caraïbe et Le Rouge et le Brun. ↩︎
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