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Le sculpteur Cheikh Mustapha : le poète de la ferraille qui fait chanter le métal 

Cheikh Mustapha sculpteur

Le sculpteur Cheikh Mustapha a fait de sa demeure, à Villiers-Saint-Orien (Eure-et-Loir), un univers poétique baptisé « Muse et Hom ». Photo Brahim Saci/Diasporadz

Au cœur de l’Eure-et-Loir, à Villiers-Saint-Orien, le sculpteur autodidacte Cheikh Mustapha métamorphose le fer abandonné et la ferraille oubliée en un musée vivant à ciel ouvert. Originaire de Maghnia, commune emblématique de la wilaya de Tlemcen en Algérie, Mustapha porte en lui la mémoire et la richesse culturelle de sa terre natale. Arrivé en France à l’âge de 7 ans, cet artiste au talent brut a su transformer l’expérience de l’exil et sa passion de la récupération en un sanctuaire d’art, de mémoire et de musique. Dans son jardin comme à l’intérieur de sa demeure, le métal rouillé renaît sous la forme d’œuvres poétiques qui questionnent le monde et dialoguent avec les visiteurs. Plus qu’un atelier, sa maison est un lieu de rencontre d’une générosité rare, où plasticiens, musiciens et poètes se rassemblent dans une ambiance fraternelle bercée par l’hospitalité nord-africaine.

Pour comprendre la genèse du travail du sculpteur Cheikh Mustapha, il faut remonter aux années 1980, une période charnière marquée par son effervescence intellectuelle et artistique. Originaire de Maghnia dans la wilaya de Tlemcen et arrivé en France à l’âge de 7 ans avec l’empreinte intime du voyage et du déracinement, le jeune Mustapha se tourne d’abord vers le septième art. Il poursuit de passionnantes études de cinéma à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, haut lieu d’expérimentation théorique et de liberté culturelle.  

C’est durant ces années de formation qu’a lieu une rencontre déterminante : celle de l’immense cinéaste, dessinateur, clown, magicien et dramaturge, Pierre Étaix. Cette figure tutélaire du cinéma poétique et burlesque transmet à Mustapha une sensibilité aiguë à l’égard de l’objet, du rythme visuel et de la magie du geste. Toutefois, au fil du temps, face aux contraintes lourdes de la production cinématographique, Mustapha prend la décision d’abandonner ses projets de réalisation pour se consacrer pleinement à des formes d’expression plus directes, tactiles et indépendantes : la peinture et la sculpture.  

Devenu sculpteur entièrement autodidacte, Mustapha forge son propre langage esthétique. Il nourrit son imagination au contact des figures majeures de la sculpture moderne et cinétique, citant volontiers l’influence de géants tels qu’Alexander Calder et ses structures suspendues, ou Jean Tinguely et sa poésie des machines poétiquement détraquées. De cette double culture du cadre cinématographique et de la sculpture en mouvement naît une signature plastique singulière, où le volume, l’équilibre et la lumière jouent un rôle central.

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Cheikh Mustapha est un authentique passeur d’émotions et un infatigable bâtisseur de ponts entre les cultures, les hommes et les mémoires. Photo Brahim Saci/Diasporadz

L’ancrage et le rayonnement : de l’Année de l’Algérie au havre de Villiers-Saint-Orien 

Au fil des décennies, le travail de Cheikh Mustapha rencontre un écho chaleureux lors de nombreuses expositions. Un des moments forts de son parcours reste son implication dans l’Année de l’Algérie en France en 2003, marquée notamment par une exposition remarquée à l’Hôtel de Ville de Paris et la vente d’œuvres à Bertrand Delanoë.  

Cette période dorée doit énormément à une figure incontournable de la diaspora artistique : Ourida Yaker, animatrice de l’association Planète DZ. Véritable moteur et fédératrice des artistes algériens en France, Ourida a joué un rôle déterminant de passeuse culturelle. Grâce à son énergie, son sens de la communication et sa capacité d’action — qui lui valaient le surnom affectueux de « ministre de la Culture de la diaspora » —, elle a rassemblé des plasticiens et sculpteurs comme Mustapha Cheikh, Mohamed Chafa, Zouhir Boudjemaa ou Guesmia. C’est sous son impulsion que ces artistes ont pu exposer dans des lieux prestigieux tels que l’Institut du Monde arabe, tissant des liens fraternels indéfectibles qui durent encore aujourd’hui.  

En 2020, désireux de déployer ses créations dans un écrin naturel, Mustapha s’installe à la campagne, à Villiers-Saint-Orien (Eure-et-Loir), transformant sa demeure en un univers poétique baptisé « Muse et Hom ».

L’art de la métamorphose : le génie de la récupération et l’alchimie du fer rouillé 

Au cœur du processus créatif de Mustapha réside le génie de la récupération. Là où le regard ordinaire ne voit que des déchets industriels, des outils réformés ou des fragments de ferraille abandonnés à la rouille, l’artiste discerne immédiatement une forme en devenir. Dès qu’il prend en main un matériau délaissé, son regard d’ancien cinéaste en saisit le potentiel dramatique et poétique : une courbure de métal devient la silhouette d’un oiseau en vol, un assemblage de cuillères et de plaques oxydées façonne un visage d’une poignante humanité.  

Par la maîtrise artisanale du martelage, du découpage et de la soudure, Mustapha opère une véritable alchimie plastique. Il redonne vie, noblesse et grâce à ce que la société industrielle avait condamné à l’oubli. Dans son atelier comme sous le ciel ouvert de son jardin, l’objet récupéré perd sa fonction marchande pour devenir une pure métaphore visuelle.  

Ses sculptures ne se contentent pas de meubler le paysage : elles interpellent le spectateur, posant un regard doux et philosophique sur le monde contemporain, la mémoire des matériaux et la capacité de l’homme à réenchanter le quotidien à partir du négligé.

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La rencontre : une parenthèse de grâce, d’art et de fraternité à Villiers-Saint-Orien 

C’est grâce au fil précieux de l’amitié et à la générosité de l’artiste plasticien Mohamed Chafa que cette journée d’exception a pu voir le jour. En nous ouvrant les portes du sanctuaire de son ami Mustapha, il nous introduisait au cœur d’un lieu d’hospitalité pure. Dès notre arrivée, nous avons été accueillis avec cette chaleur spontanée et cette générosité légendaire propres aux enfants de l’Afrique du Nord et d’Algérie. Chez Mustapha, la porte n’est jamais simplement ouverte : elle est une invitation permanente au partage et à la célébration de l’amitié.  

Autour du sculpteur s’était rassemblée une magnifique assemblée d’esprits créatifs : Mohamed Chafa, passeur de cette belle rencontre, Mohand Mazi, Azeddine Lateb, Mack, le chanteur Arezki Kharchi à la voix envoûtante, Idir Kamel accompagné de son fils Sedik, ainsi que Farid de Laazib.  

Au cœur de cette effervescence, une émotion intime particulièrement poignante m’attendait : la rencontre inattendue avec Mohamed Belaïdi, fils de mon cher ami Da Meziane, connu en 1992 et avec qui j’ai partagé des années de fraternité inaltérable. Da Meziane, grand photographe et amoureux inconditionnel des artistes, figure intime du géant de la chanson Slimane Azem (qui lui dédia la célèbre chanson Da Meziane), était présent dans toutes nos mémoires. Voir aujourd’hui son fils Mohamed, pianiste subtil et percussionniste accompli, perpétuer cette mémoire et ce souffle artistique a apporté une grâce indicible à notre rassemblement.  

Ensemble, au milieu des sculptures du jardin, nous avons fait résonner la campagne eurélienne aux sonorités de la musique algérienne, entre chants kabyles et répertoires arabophones. L’atmosphère était chargée d’une telle poésie que même les oiseaux posés sur les branches semblaient avoir suspendu leur vol pour écouter la musique et contempler les silhouettes de fer.  

Un havre de culture et un tissage de liens humains 

L’impact de la démarche artistique de Cheikh Mustapha dépasse très largement le cadre d’une recherche purement plastique ou esthétique. En ouvrant généreusement les portes de son univers et en transformant son lieu de vie en un musée à ciel ouvert, vivant et accessible à tous, Il efface les appréhensions qui séparent parfois le public de la création artistique. Il jette ainsi un pont singulier et chaleureux entre les exigences de l’art contemporain, l’instinct de l’art brut et la spontanéité d’une convivialité populaire authentique. 

Dans le paysage paisible de la campagne eurélienne, son jardin devient un véritable théâtre de convergence culturelle et un carrefour d’âmes. C’est un lieu vibrant où s’entrecroisent naturellement les trajectoires de plasticiens aguerris, de musiciens inspirés, de poètes en quête de beauté et d’habitants du village curieux ou fidèles. L’art ne se contemple pas seulement : il s’y vit, s’y écoute et s’y partage. 

En faisant résonner les accords envoûtants de la musique algérienne au milieu des silhouettes d’acier dressées sur le gazon, Mustapha crée une symbiose poétique inédite au cœur du terroir français. Le choc visuel des sculptures métalliques se marie à la douceur des sonorités pour composer une célébration de la fraternité humaine. À travers cette démarche ancrée dans l’échange et l’hospitalité, Mustapha prouve avec éclat que la beauté, l’émotion et le partage ne connaissent aucune frontière. 

Un phare d’humanité et un hymne à la beauté du monde 

Cheikh Mustapha est bien plus qu’un sculpteur de talent au geste précis et à la vision affûtée ; c’est un authentique passeur d’émotions et un infatigable bâtisseur de ponts entre les cultures, les hommes et les mémoires. Par la magie sensible de ses mains, le fer forgé le plus froid, l’acier le plus rigide et la ferraille usée perdent leur rudesse minérale pour devenir des messagers vibrants de paix, des gardiens de mémoire et des vecteurs d’un profond questionnement philosophique sur notre rapport au temps et à la matière. 

Une visite dans son jardin-musée de Villiers-Saint-Orien est bien plus qu’une simple promenade artistique : c’est une véritable immersion dans une oasis d’humanité, une leçon de générosité où le métal rouillé apprend à sourire et où le cœur se réchauffe au contact de l’amitié. Elle nous rappelle avec une force tranquille que l’art véritable n’est pas celui qui s’enferme dans des galeries épurées, mais celui qui s’offre sans réserve, qui rassemble les êtres et qui, avec simplicité, éclaire le monde. 

Brahim Saci 

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