Dans Le Prénom, El Mouhoub Mouhoud nat Mhand Said, économiste reconnu et président d’université, retrace son parcours depuis un village de Kabylie, Tifrit Nait Oumalek dans la commune d’Idjeur au pied de l’Akfadou, un village célèbre sous la protection du très vénéré saint Sidi Mhand Oumalek, jusqu’aux plus hautes institutions françaises.
À travers l’histoire de son prénom et de son héritage familial, El Mouhoub Mouhoud propose une auto-histoire sensible de l’immigration algérienne, mêlant mémoire intime, analyse historique et réflexion sur la réparation par l’éducation. Un récit qui éclaire autrement la relation franco-algérienne et redonne voix à des trajectoires souvent invisibles.
El Mouhoub Mouhoud, économiste né en Kabylie et arrivé en France à l’âge de dix ans, retrace dans Le Prénom. Esquisse pour une auto-histoire de l’immigration algérienne un parcours où l’intime se mêle à l’histoire collective. Ce livre, à la croisée de la mémoire personnelle et de l’histoire socio-politique, est bien plus qu’un simple récit de vie. El Mouhoub Mouhoud, devenu professeur des universités et spécialiste des migrations et de la mondialisation, inscrit son parcours dans une longue trajectoire familiale marquée par des événements qui vont au-delà de son expérience individuelle. C’est l’histoire de plusieurs générations façonnées par la colonisation, l’exil, mais aussi par l’émancipation par l’école, un vecteur de transformation sociale et personnelle.
L’ouvrage, publié en 2025 aux éditions du Seuil, commence par un élément central et fondateur : le prénom de l’auteur, « El Mouhoub », qui porte en lui un héritage spirituel et familial profond. Ce prénom, qu’il partage avec ses ancêtres, devient le point de départ de son récit, un fil conducteur qu’il suit à travers son histoire personnelle, mais aussi à travers l’histoire d’une communauté. À partir de ce prénom, El Mouhoub Mouhoud remonte le fil de son enfance en Kabylie, dans le village de Tifrit Nait Oumalek, situé au pied de l’Akfadou. Il évoque les traditions familiales, la vie dans un environnement rural marqué par la solidarité et les liens communautaires, avant de décrire l’arrachage que représente l’immigration en France. Le processus d’exil, comme un déchirement, est abordé de manière poignante, illustrant la rupture avec un monde familier et la confrontation à une société différente, où les repères culturels et identitaires sont souvent brouillés.
L’arrivée en France, pour El Mouhoub Mouhoud, n’est pas simplement un changement de pays, mais un bouleversement qui va bien au-delà de la géographie. C’est un choc des cultures, un renversement des valeurs, et surtout, une réécriture de l’histoire familiale. Il montre comment la colonisation a laissé des traces jusque dans les noms et les identités administratives, imposant des patronymes et modifiant profondément la manière dont les Algériens, une fois en France, ont dû se reconstruire. Les Algériens immigrants, souvent confrontés à des discriminations ou à l’hostilité, ont dû recomposer leur identité, parfois en silence, dans un pays qui, tout en étant celui de l’accueil, pouvait aussi être celui de l’isolement social et culturel. Ce processus de reconstruction identitaire se fait, pour El Mouhoub Mouhoud, en grande partie à travers l’éducation.
L’école, plutôt que d’être simplement un outil d’ascension sociale, devient pour lui un lieu de réparation. C’est par l’école qu’il parvient à combler les fractures imposées par l’immigration, et ce n’est pas tant la promesse d’une ascension sociale traditionnelle qui le motive, mais l’espoir de réconcilier son histoire personnelle avec le présent. L’éducation devient donc un espace de réappropriation, un moyen de réparer ce qui a été perdu, une manière d’intégrer, tout en préservant, son héritage. El Mouhoub Mouhoud souligne que, si l’école offre des opportunités d’émancipation, elle est aussi le lieu où des générations d’immigrés ont, sans le savoir, reconstruit des ponts entre leur passé et leur avenir, entre deux cultures, entre deux mondes. C’est à travers cette réconciliation que l’école devient, pour lui, bien plus qu’un simple ascenseur social : elle est la clé de la reconstruction de son identité dans un pays qui a longtemps vu les immigrés comme invisibles.
Dans Le Prénom, l’éducation prend une place centrale dans le récit d’El Mouhoub Mouhoud, non seulement comme une porte vers l’émancipation personnelle, mais aussi comme un outil de réconciliation avec son passé et ses racines. Dès son plus jeune âge, ses parents ont perçu l’éducation comme un moyen essentiel de sortir de la précarité sociale et de construire un avenir meilleur. Cette vision de l’éducation comme levier d’émancipation est profondément ancrée dans la culture familiale, un héritage qui vient de loin, porté par une génération d’Algériens qui, malgré les injustices du colonialisme et les difficultés de l’exil, ont compris que l’accès au savoir était la clé pour se libérer des chaînes de l’histoire. El Mouhoub Mouhoud, par son parcours académique exceptionnel, incarne cette vision de l’éducation, et c’est par elle qu’il parvient à transformer une trajectoire qui aurait pu sembler fragile, voire vouée à l’échec, en une véritable réussite. Cette réussite ne se mesure pas uniquement par son ascension dans le monde académique, mais aussi par la capacité qu’il a eue à surmonter les obstacles sociaux, culturels et identitaires liés à son statut d’immigré.
L’auteur insiste sur le fait que ces trajectoires de réussite, bien qu’essentielles à la construction de l’histoire contemporaine de la France, sont rarement mises en lumière dans l’espace public. Les immigrés qui réussissent par l’école, souvent invisibilisés, ne font pas partie des récits dominants sur l’immigration. Ils sont laissés dans l’ombre, quand bien même ils constituent une part déterminante de l’histoire franco-algérienne. En l’absence de représentations de ces réussites dans les médias ou dans les discours politiques, ces parcours d’immigrés, qui sont pourtant des témoignages de résilience et de transformation, n’ont pas la visibilité qu’ils méritent. invisibilisés, par son témoignage, se fait le porte-voix de ces trajectoires discrètes, mais fondamentales. En racontant son histoire, il met en lumière ces parcours souvent ignorés, qui sont la preuve vivante que l’immigration n’est pas seulement un chemin semé d’embûches, mais aussi un terrain fertile pour la réussite, à condition de disposer des bonnes opportunités et d’un soutien familial fort.
Cependant, le récit de invisibilisés ne se limite pas à une réussite individuelle. Il entend éclairer une histoire collective, celle de toute une génération d’Algériens qui ont grandi dans l’ombre de l’histoire coloniale et qui ont dû naviguer entre ruptures et continuités. Les fractures du XXᵉ siècle, la colonisation, la guerre d’indépendance, l’exil, ont façonné leurs trajectoires, mais ces ruptures ne sont pas les seules forces qui ont influencé leur parcours. Derrière les épreuves, il y a aussi la résilience, la transmission orale des traditions, les rites, les valeurs partagées, et surtout la solidarité communautaire, qui ont permis à ces familles d’échapper à l’effacement de leur identité. Le parcours de Mouhoud est ainsi aussi celui de sa famille et de sa communauté. Son histoire personnelle devient un miroir de celles de ses parents, de ses voisins, et de tous ceux qui, comme lui, ont vécu l’immigration non seulement comme une épreuve, mais aussi comme un terreau d’opportunités.
Dans ce cadre, son prénom « El Mouhoub » devient plus qu’un simple marqueur identitaire ; il devient un symbole puissant de continuité. Alors qu’il traverse les épreuves de l’immigration, les ruptures historiques et culturelles, son prénom sert de lien, un fil invisible qui relie l’enfant d’un village kabyle, isolé et rural, au dirigeant d’une grande université française. Ce prénom, porteur d’un héritage spirituel et familial, incarne la force de la mémoire et de la transmission, malgré les fractures du passé. Il représente la résistance d’une culture qui, même déracinée, continue de se perpétuer à travers les générations. Par son prénom, Mouhoub affirme ainsi que l’histoire des immigrés n’est pas une histoire de rupture, mais une histoire de continuité, de résilience et de reconstruction. Il porte en lui un héritage familial et culturel qui le lie non seulement à ses racines kabyles, mais aussi à une histoire collective, à une génération d’Algériens qui ont su se réinventer à travers l’éducation et la transmission.
Ainsi, ce livre ne se limite pas à un témoignage personnel, mais devient un acte de mémoire collective. Par son récit, Mouhoub rappelle que l’histoire des immigrés algériens ne se réduit pas à des récits de souffrance ou de marginalité, mais qu’elle est aussi tissée de réussites, d’espoirs et d’accomplissements. Ces trajectoires invisibles, souvent éclipsées par d’autres récits, méritent d’être entendues et reconnues. Et à travers son prénom, Mouhoud donne une voix à ces vies, en réaffirmant que chaque parcours d’immigration, aussi difficile soit-il, est porteur d’une histoire de survie, de lutte et de transformation.
L’impact de Le Prénom réside autant dans la force narrative de l’ouvrage que dans la position particulière de son auteur ; le témoignage d’El Mouhoub Mouhoud, économiste de renommée et universitaire de premier plan, confère une légitimité et une visibilité nouvelles aux histoires de l’immigration algérienne, souvent marginalisées ou réduites à des stéréotypes. En tant que professeur et dirigeant d’institutions académiques prestigieuses comme l’Université Paris-Dauphine et l’Université PSL, Mouhoub incarne une figure de réussite, non seulement dans le domaine scientifique, mais aussi dans la sphère publique française. Cette position d’autorité et de prestige apporte un éclairage particulier à son récit, car il prouve que des trajectoires d’immigrés, même issues de contextes très modestes, peuvent mener à des réussites exceptionnelles, non pas par un simple « mérite » individuel, mais aussi grâce aux valeurs transmises par la famille et la culture, ainsi qu’à un environnement éducatif favorable. Cela permet à son histoire d’échapper à la réduction du récit d’immigration à une simple histoire de souffrance ou de marginalisation, et de proposer une vision plus complexe, enrichie par des expériences de résilience et d’accomplissement.
Le fait que cet ouvrage soit écrit par un universitaire d’envergure donne à son témoignage une autorité particulière, en soulignant l’importance de l’éducation et du savoir comme vecteurs de transformation sociale et personnelle. En tant qu’économiste et spécialiste des migrations, Mouhoub ne se contente pas de raconter son histoire personnelle, il inscrit celle-ci dans un cadre plus large, celui des dynamiques de l’immigration algérienne et de ses impacts sur les relations franco-algériennes. Son livre donne une voix aux trajectoires invisibles, à celles et ceux qui, par l’école, ont su surmonter les fractures du passé et se forger un avenir dans la société française. C’est cet aspect, cette capacité à représenter une histoire collective, qui fait que l’ouvrage prend une dimension plus large que le simple récit d’une réussite individuelle.
La reconnaissance de Le Prénom par le prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris en 2025, dans la catégorie Essai, témoigne de l’impact de l’ouvrage de El Mouhoub Mouhoud sur la mémoire collective. Cette récompense n’est pas seulement un hommage à la qualité littéraire de l’essai, mais aussi à sa capacité à éclairer des pans souvent ignorés de l’histoire franco-algérienne. Mouhoub, par sa plume, réussit à interroger les fractures profondes entre les deux pays, mais aussi à mettre en lumière les voies possibles de réconciliation. Ce prix symbolise la reconnaissance d’un travail de mémoire, qui va bien au-delà de l’évocation personnelle pour s’inscrire dans une démarche de transmission et de réflexion partagée sur les héritages communs. En mettant en lumière les traumatismes de la colonisation et de l’immigration, mais aussi les formes de réparation possibles à travers le savoir et l’éducation, Mouhoub ouvre un espace de dialogue nécessaire sur les relations franco-algériennes.
Dans son ouvrage, Mouhoub adopte une approche nuancée et apaisée, loin des débats idéologiques souvent polarisés sur la question de l’immigration. Il reconnaît et rend hommage aux souffrances des générations précédentes, en particulier celles qui ont vécu les violences symboliques et sociales liées à l’héritage de la colonisation et à l’immigration. Les discriminations, les difficultés d’intégration, la stigmatisation des immigrés, sont toutes abordées de manière lucide, mais jamais avec rancune. Loin d’être un livre de plainte, Le Prénom s’inscrit dans une démarche constructive. L’auteur met l’accent sur les « chemins de réparation » qui s’offrent à ceux qui, comme lui, ont vécu ce déracinement. Le savoir, l’éducation et la transmission des valeurs familiales et culturelles en sont des vecteurs essentiels. Plutôt que de se concentrer sur la division, Mouhoub cherche à ouvrir des pistes pour un avenir commun, où la reconnaissance des blessures du passé devient un préalable à la construction d’une société plus inclusive et plus juste.
Ce n’est pas non plus un manifeste idéologique. Mouhoub ne cherche ni à revendiquer ni à militer pour un programme particulier. Son livre se veut avant tout un acte de reconstruction : reconstruire des ponts entre deux cultures, entre l’Algérie et la France, entre l’histoire coloniale et les réalités contemporaines. Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage à son héritage, d’honorer les sacrifices de ses parents, mais aussi de transmettre aux générations futures un message d’espoir, de résilience et de continuité. Le Prénom se veut une invitation à regarder l’histoire franco-algérienne sous un autre angle, à la fois plus intime et plus global, et à comprendre que la réparation ne passe pas seulement par l’oubli ou la négation des blessures, mais par la reconnaissance, la mémoire et le savoir. Mouhoub invite ainsi ses lecteurs à participer à ce processus de reconstruction collective, en réaffirmant la nécessité de transmettre ces histoires invisibles pour qu’elles puissent prendre toute leur place dans la mémoire nationale.
Le Prénom est bien plus qu’un simple témoignage autobiographique : il s’agit d’un geste de mémoire, d’un acte d’analyse et d’une lettre adressée aux générations futures. À travers la simplicité de son récit, El Mouhoub Mouhoud parvient à saisir la profondeur des enjeux qui traversent son parcours, tout en offrant une réflexion dense et nuancée sur l’immigration, l’identité et la mémoire collective. Ce livre n’est pas seulement une rétrospection personnelle, mais une invitation à comprendre que chaque trajectoire d’immigration est le reflet d’une histoire longue, complexe et multicouche, façonnée par des héritages multiples, des fractures profondes et des processus de transmission qui se perpétuent au fil des générations.
Mouhoub, par la voix de son prénom, « El Mouhoub », montre comment un simple élément de l’identité personnelle peut en réalité incarner des récits universels et collectifs. Son prénom devient le symbole d’un lien entre deux mondes : celui de son enfance en Kabylie, marqué par les traditions et les valeurs communautaires, et celui de sa vie en France, où il a construit son identité à la croisée de plusieurs cultures. Cette dualité, ce tiraillement entre deux identités, est un des fils conducteurs du livre, mais il est traité avec une sensibilité rare, loin des clivages habituels ou des représentations caricaturales. Mouhoub, en toute humilité, ne cherche ni à glorifier ni à victimiser son parcours. Il nous invite plutôt à une lecture subtile de ces trajectoires d’immigration, à la fois marquées par la douleur des ruptures historiques (comme la colonisation et l’exil) et par la force des continuités culturelles, la solidarité communautaire et le pouvoir réparateur de l’éducation.
Le livre enrichit donc le débat sur l’immigration en France en offrant un regard profondément humaniste et réconciliateur. Il met en lumière les enjeux identitaires et sociaux de manière sensible et réfléchie, loin des débats polémiques ou simplistes qui opposent souvent les partisans de l’intégration à ceux de l’identité. Mouhoud démontre, à travers son propre parcours, que se construire entre deux mondes n’est pas seulement une question de compromis ou de renoncements, mais aussi de construction d’une nouvelle identité, d’une identité plurielle, capable de nourrir les deux côtés sans avoir à les sacrifier. Il montre que cette double appartenance, loin d’être une source de confusion, peut être une véritable richesse, à condition de reconnaître et de valoriser les héritages qui la composent.
Enfin, ce livre nous rappelle que les histoires d’immigration ne sont pas seulement des récits individuels ou des témoignages personnels : elles sont des histoires universelles. La trajectoire de Mouhoud, qui part d’un village kabyle pour devenir président d’une grande université française, éclaire un chemin de transformation à la fois singulier et emblématique de nombreux parcours d’immigrés. Par la simplicité de son récit, l’auteur parvient à nous transmettre une réflexion profonde sur ce que signifie être « entre deux mondes », et sur la manière dont chaque prénom, chaque nom, chaque identité est porteuse d’une histoire à la fois personnelle et collective, individuelle et universelle. Ce faisant, Le Prénom devient une véritable clé pour comprendre les défis et les opportunités de l’immigration, tout en offrant un éclairage précieux sur les processus d’intégration et de transformation que vivent les enfants d’immigrés dans les sociétés contemporaines. L’œuvre de Mouhoub nous invite à regarder l’immigration sous un autre jour, non pas comme un phénomène marginal ou problématique, mais comme une richesse, une histoire partagée qui mérite d’être entendue, reconnue et transmise aux générations futures.
Brahim Saci
El Mouhoub Mouhoud, Le Prénom, Éditions du Seuil

