Abdelkader Hadjout, connu sous le nom de Nabeth, s’est éteint à l’âge de 70 ans. Figure discrète mais essentielle de la chanson kabyle, il appartenait à cette lignée rare d’artistes dont une seule mélodie suffit à inscrire un nom dans la mémoire collective.
Chanteur d’une authenticité profonde, Abdelkader Hadjout, dit Nabeth, a façonné un rapport au verbe et au chant qui continue de résonner bien au‑delà de son œuvre enregistrée.
Sa voix, reconnaissable entre toutes, portait cette fragilité lumineuse propre aux chanteurs qui ne cherchent pas l’effet mais la vérité. Elle disait les blessures, les fidélités, les silences d’un peuple, avec une pudeur qui touchait plus sûrement que les éclats.
Chez lui, la chanson n’était pas un métier : c’était une manière de tenir debout, de rester fidèle à soi-même dans un monde qui changeait trop vite. Sa disparition ouvre un vide immense, un silence lourd où se mesure la place qu’il occupait dans le cœur de ceux qui l’ont écouté, aimé, accompagné.
A ne pas rater
L’Association Iwadiyen de France célèbre sa traditionnelle Fête de l’étéParis : l’ODTE célèbre la culture touarègue et le dialogue entre les diversités amazighesAlger-Paris, d’une rive à l’autre : la mémoire des femmes comme territoire de résistanceAbdelkader Hadjout Nabeth : un artiste façonné par les rencontres
Si la trajectoire de Abdelkader Hadjout Nabeth semble tardive, elle est en réalité nourrie d’une série de rencontres déterminantes qui ont façonné son rapport à la musique. Parmi elles, l’une des plus marquantes reste celle de Brahim Izri, rencontré au collège Verdy. Entre les deux jeunes hommes, la complicité est immédiate, presque naturelle, fondée sur une sensibilité commune et une curiosité musicale partagée.
Izri l’introduit plus tard dans le cercle de la zaouia de son père, où Nabeth découvre un autre rapport au son, au rythme, à la spiritualité musicale. Il y apprend les accords modernes, une manière d’arpéger, quelques bases de violon. Izri, musicien complet, touche à tout, devient pour lui un passeur, un frère d’apprentissage, un guide discret. Cette amitié, faite de respect et d’écoute, laissera une empreinte durable dans sa manière de composer.
Ces années d’apprentissage, faites de rencontres, de doutes et de découvertes, ont façonné un artiste qui avançait sans bruit mais avec une profondeur rare. Nabeth n’a jamais cherché à se mettre en avant : il se laissait traverser par les voix, les rythmes, les récits, comme un artisan humble qui sait que la beauté vient du temps long et de la patience.
D’autres influences s’ajoutent : les voix du chaâbi, El Hasnaoui, Slimane Azem, Amar Ezzahi, d’autres figures du chant kabyle, Athmani, Hassene Abassi, Slimani, Amer Koubi, Aït Menguellet, et les grands noms de la modernité kabyle, Abranis, Idir, Djamal Allam. Nabeth s’inspire : il absorbe, transforme, réinterprète. Il cherche une voie personnelle, une manière d’être fidèle à la tradition tout en restant ouvert au monde.
Ces rencontres, ces influences, ces transmissions silencieuses forment le socle invisible de son œuvre. Elles expliquent pourquoi, lorsqu’il entre enfin dans la chanson publique, il n’est pas un novice : il est un artiste déjà habité, déjà construit, déjà riche d’un long chemin intérieur.
Les premières années : un homme, un village, une formation
Originaire d’Ath Yenni, né en 1955 à Ath Lahcene, Abdelkader Hadjout est d’abord un homme de métier : géomètre de formation, enraciné dans la rigueur du terrain et la précision du geste. Mais derrière cette profession, il y a depuis toujours une passion profonde pour la musique. Au fil des années, il mène un parcours artistique discret, marqué par plusieurs chansons et albums dans le registre kabyle. Auteur notamment de « D’Achiwen », il laisse une œuvre qui continue d’accompagner ceux qui l’ont écouté et connu, et qui accompagnera aussi ceux qui le découvriront demain.
Abdelkader Hadjout grandit dans un environnement où la langue, la poésie et la musique sont des repères essentiels. Élève au collège Verdy, il découvre très tôt les enjeux identitaires : la présence des coopérants français, l’arrivée d’enseignants égyptiens, et surtout la figure tutélaire de Mouloud Mammeri, qu’il aperçoit parfois à la sortie du collège. Ces années forgent son rapport au monde, à la culture, à la transmission.
Nabeth se révèle un homme discret, marié, père de trois enfants et grand‑père, exerçant le métier de géomètre expert foncier. Un artiste enraciné dans la vie réelle, loin des artifices, loin des illusions. Sa musique n’est pas une échappatoire : elle est une manière de rester fidèle à ce qu’il est, à ce qu’il voit, à ce qu’il vit.
Il ne commence la chanson publique qu’assez tard, à Azazga, où il fréquente le prestigieux studio Yugurten de Mustapha Lahcène et Tigrini M’hena. C’est là que sa voix prend forme, que ses premières compositions se fixent, que son univers musical commence à se dessiner. Rien de précoce, rien de forcé : une entrée tardive, mais sûre, dans un monde qu’il aborde avec respect et simplicité.
| À LIRE AUSSI |
| Paris : l’ODTE célèbre la culture touarègue et le dialogue entre les diversités amazighes |
Un parcours marqué par la fidélité et la résistance
Nabeth n’a jamais cherché la facilité. Il n’a jamais bâti sa réputation sur les œuvres des autres. Toute sa trajectoire repose sur cette droiture : avancer avec ce qu’il avait, sans artifice, sans calcul, avec une voix, une guitare et une honnêteté qui ne l’ont jamais quitté. Cette manière d’être résume sa fidélité à lui‑même autant que sa conception de la musique.
Dans un paysage musical souvent soumis aux modes et aux compromis, il a choisi la voie la plus exigeante : celle de la fidélité à une éthique. Il refusait les facilités, les arrangements, les concessions. Cette droiture, presque ascétique, explique en partie la force de l’attachement que lui porte son public : on savait que chez lui, rien n’était feint.
Son dernier album avant sa longue absence remonte à 1995, enregistré dans un contexte où la violence déchirait le pays. Alors que des centaines d’intellectuels, d’artistes et de journalistes prenaient la route de l’exil, lui restait. Il enregistrait dans des studios parfois déserts, traversait les villages de Kabylie, les routes d’Alger, pour distribuer lui‑même ses cassettes, une par une, de main en main. Cette démarche, simple et directe, dit tout de son rapport au public : une relation sans intermédiaire, fondée sur la proximité, la confiance et la présence sur le terrain.
Un style musical nourri par ses sources et ses influences
Nabeth appartient à cette génération de chanteurs qui ont grandi avec les voix révélées par l’ouverture de la chaîne kabyle de Cheikh Noureddine à Aït Menguellet. Cette période a façonné une manière d’écouter, de ressentir et de comprendre la chanson kabyle : une école invisible, mais décisive, où l’oreille se forme avant même que l’artiste ne prenne la parole.
Ses influences sont multiples et traversent plusieurs univers. Il y a d’abord le chaâbi, avec El Hasnaoui, Slimane Azem et Amer Ezzahi, dont il admirait la sobriété, la profondeur et la manière de faire vibrer une émotion sans jamais la forcer. Viennent ensuite les voix du folklore kabyle, Athmani, Hassene Abassi, Slimani, Amer Koubi, Aït Menguellet, qui lui offrent un ancrage dans la tradition, la poésie, la mémoire collective. Puis la modernité kabyle, portée par Idir, Djamal Allam, Brahim Izri, Abranis, qui ouvre la voie à d’autres rythmes, d’autres formes, d’autres libertés.
Pour Nabeth, la tradition n’était pas un décor ou un prétexte : elle était une respiration, un socle, une manière d’habiter le monde. Il puisait dans les mélodies anciennes comme on puise dans une source, avec respect, avec gratitude, sans jamais chercher à les moderniser artificiellement. Sa modernité était intérieure : elle tenait à sa sensibilité, à sa manière de dire l’essentiel avec presque rien.
Nabeth ne cherchait pas à imiter. Il écoutait, absorbait, laissait infuser. Il transformait ces héritages en une voix qui n’appartenait qu’à lui : une voix simple, directe, sans emphase, mais chargée d’une humanité profonde.
Et surtout, il restait fidèle à une instrumentation apprise auprès de Brahim Izri, son ami d’enfance, celui qui l’avait introduit dans la zaouia de son père et qui lui avait transmis les bases essentielles de son jeu. De lui, il retient les accords modernes, une manière souple et sensible de jouer en arpège, quelques bases de violon, qui affineront son oreille et son sens de la nuance.
Cette formation fraternelle, presque intime, a façonné sa manière de composer : une musique épurée, sincère, où chaque note cherche la justesse plutôt que l’effet, la vérité plutôt que la démonstration.
La continuité artistique de sa fille : le souffle transmis
À mesure que les années passaient, sa présence publique se faisait plus rare, mais son aura, elle, ne cessait de grandir. Ceux qui l’avaient entendu une fois gardaient en mémoire cette voix douce, légèrement voilée, qui semblait venir de loin. Et pourtant, malgré la discrétion, malgré les silences, quelque chose en lui continuait de circuler, de toucher, de relier.
La continuité de Abdelkader Hadjout se prolonge à travers sa fille, Lycia Nabeth, dont la voix semble reprendre, avec sa propre lumière, ce que son père avait semé. Elle n’a jamais cherché à marcher dans ses pas, et pourtant quelque chose de lui affleure dans sa manière de chanter : une justesse sans ostentation, une sobriété qui refuse l’effet facile, une fidélité instinctive à la langue et à la sensibilité kabyle. Sa voix, douce et claire, porte cette part intime où l’art n’est pas un métier mais une manière d’habiter le monde.
Par son travail, par sa présence, par la singularité de son expression, Lycia prolonge discrètement ce que son père lui a transmis : une exigence, une pudeur, une façon de dire sans forcer, de chanter sans trahir. Elle incarne ainsi non pas une succession, mais une filiation sensible, un passage de lumière entre deux générations unies par la même fidélité au verbe, à la culture, à la musique et au chant.
Le dernier duo : un passage de témoin chargé de sens
Le choix de « Vava Amghar » n’avait rien d’anodin. Cette chanson, qui convoque la figure du père, du sage, du pilier de la communauté, résonne aujourd’hui avec une force particulière.
En la chantant avec sa fille Lycia, Nabeth réunissait le père réel et le père symbolique, l’ancien qui transmet et l’homme qui s’efface en laissant derrière lui une lumière. Le duo prend alors une dimension presque rituelle : un passage de témoin, un geste de continuité, un adieu qui ne dit pas son nom mais qui éclaire tout ce qu’il a été.
La disparition de Abdelkader Hadjout Nabeth ne met pas fin à son œuvre : elle en révèle, au contraire, la portée intime, la force tranquille, la vérité profonde. Il appartenait à cette lignée d’artistes dont la voix ne cherche ni l’éclat ni la gloire, mais la justesse. Une voix qui ne triche pas, qui ne force rien, qui ne s’impose jamais, et qui pourtant s’installe durablement dans la mémoire de ceux qui l’écoutent.
Avec lui, la chanson kabyle perd une présence rare : un homme qui chantait comme on parle à un frère, comme on confie une peine, comme on partage une lumière. Il ne cherchait ni l’argent ni la reconnaissance. Il cherchait la fraternité, la dignité, la vérité du verbe.
Son œuvre, discrète mais essentielle, continuera de circuler dans les foyers, dans les cafés, sur les routes de Kabylie, dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu et dans les découvertes de ceux qui l’écouteront demain. Elle continuera de porter ce qu’il a toujours défendu : la simplicité, la fidélité, la tendresse, la lucidité, cette manière de dire le monde sans bruit, mais avec une justesse qui touche droit au cœur.
Dans le silence qu’il laisse, quelque chose continue de vibrer : une présence, une chaleur, une fraternité, comme un fil discret qui relie encore ceux qui l’ont aimé à celui qui, sans bruit, a marqué leur vie. Une lumière douce, un souffle qui ne s’éteindra pas.
Brahim Saci

