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Hommage : dix ans après, la parole de Yaha Abdelhafidh, dit Si L’hafidh (1933-2016)

Yaha Abdelhafidh Si l'hafidh

Yaha Abdelhafidh, dit Si L'hafidh, était ancien officier de la Wilaya III et cofondateur du FFS. Photo DR

Hommage à Yaha Abdelhafidh, dit Si L’hafidh, figure de dignité et de lutte, dont l’engagement continue d’inspirer une génération en quête de justice et de souveraineté populaire.

Dix ans se sont écoulés depuis le départ de Yaha Abdelhafidh. Dix années sans sa voix grave, sans son regard attentif, sans cette façon bien à lui d’écouter longuement avant de parler. Et pourtant, il est toujours là. Présent dans les mémoires, dans les combats, dans les silences aussi. Présent surtout dans cette parole qu’il a laissée, comme on confie un dépôt à transmettre.

Je l’appelais Si L’hafidh. Par respect, bien sûr. Mais aussi parce qu’il incarnait cette génération d’hommes pour qui l’engagement n’était pas un slogan, mais une manière d’exister.

Je l’ai connu dans l’exil, loin de sa Kabylie natale, loin de cette Algérie pour laquelle il avait tout donné. Il portait cet exil comme une blessure, mais jamais comme un renoncement. Il refusait la posture de la victime. Il refusait aussi le confort de l’oubli.

Ce qui frappait chez lui, c’était son rapport au peuple. Il ne parlait jamais à la place du peuple. Il parlait avec lui. Il prenait le temps. Des heures, parfois des jours. Il écoutait chacun avec la même attention, avec une considération particulière pour les plus fragiles, les plus démunis. Il disait souvent que la politique qui oublie les humbles finit toujours par trahir ses idéaux.

Ancien officier de la Wilaya III, cofondateur du Front des forces socialistes, il aurait pu s’enfermer dans le récit héroïque de la guerre. Il ne l’a jamais fait. Ce qui le préoccupait n’était pas le passé glorieux, mais l’avenir confisqué. Il parlait de l’indépendance avec lucidité, parfois avec douleur. Il savait que la liberté arrachée au colonisateur avait été volée au peuple.

Dans la clandestinité comme dans l’exil, il n’a jamais cessé d’organiser, de structurer, de transmettre. Le FFS, pour beaucoup, n’était pas seulement un parti : c’était une école politique, une école de dignité. On l’a vu affronter la police pour protéger ses militants, assumer seul la responsabilité d’un groupe, s’opposer frontalement aux relais du pouvoir. Toujours sans haine, mais sans peur.

Il croyait aux idées. Il croyait au débat. Il croyait à la capacité du peuple à comprendre, même quand tout semblait fait pour l’en détourner. Il répétait que le combat politique est un combat de longue haleine, que ceux qui cherchent des victoires immédiates finissent toujours par se perdre.

Lors de notre dernière et longue rencontre, il parlait lentement, pesait ses mots, comme s’il voulait laisser une trace précise. C’est alors qu’il m’a dit : « J’ai dit, j’ai écrit. Les gens de maintenant ne vont peut-être pas me comprendre. Mais la jeunesse, plus tard, comprendra. Et je ne veux pas laisser notre jeunesse orpheline de son Histoire. »

Dix ans après sa disparition, cette parole résonne avec une force intacte. Elle dit sa patience, sa foi dans le temps long, son refus du désespoir, son attachement profond à la jeunesse algérienne.

Lorsque le Hirak est apparu, beaucoup ont pensé à lui. À ce sourire discret, à ce regard habité. Ce qui avait été semé, patiemment, dans la douleur et la discrétion, commençait à germer. Il aurait été fier. Non pas des slogans, mais de la dignité. Non pas des foules, mais du caractère pacifique, conscient et populaire de ce mouvement.

Dix ans après sa disparition, Yaha Abdelhafidh n’appartient pas au passé. Il reste une conscience vivante, une référence exigeante pour celles et ceux qui refusent la confiscation de la souveraineté populaire. Son parcours rappelle que la liberté ne se concède pas, qu’elle s’arrache et se défend, et que la démocratie n’est jamais un discours, mais un rapport de force ancré dans le peuple.

Son combat n’était pas celui de la nostalgie, mais de la transmission. Refuser l’oubli, refuser la falsification de l’Histoire, refuser la résignation : telle est l’actualité de sa parole. Tant que des femmes et des hommes continueront à faire vivre cette exigence, tant que la jeunesse algérienne retrouvera le fil de son histoire et de ses luttes, Si L’hafidh restera présent. Non comme une icône, mais comme une boussole.

Lyazid Benhami

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