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Écrire depuis la Méditerranée

Écrire depuis la Méditerranée

Écrire depuis la Méditerranée,

Pour Didier Aubourg, écrire depuis la Méditerranée, c’est écrire depuis un palimpseste : un espace où les alphabets, les formes sensibles et les héritages contradictoires se croisent sans jamais se résoudre. Une écriture née du transit, du frottement et de la tension entre plusieurs rives.

La circulation

Un manuscrit arrive à Tolède au milieu du XIIe siècle. Il vient de Cordoue, ou de Saragosse, ou plus loin encore, de Bagdad ou du Caire. Il est en arabe. Il contient un texte d’Aristote ou d’Euclide, lui-même traduit du grec quelques siècles plus tôt par des savants syriaques ou arabes. Un lettré juif en fait une version en castillan parlé, qu’un clerc chrétien transcrit en latin. Trois langues, trois confessions, un seul texte qui poursuit son voyage.

Au bout de la chaîne, Paris reçoit Aristote par la bouche de traducteurs dont les noms, Gérard de Crémone, Jean de Séville, Hermann le Dalmate, disent déjà la géographie d’un déplacement.

Avant d’être un héritage, la Méditerranée fut un circuit. Une chaîne lente et patiente de transmissions, où les formes passaient d’une rive à l’autre sans demander permission aux frontières qui n’existaient pas encore sous leur forme moderne. Trois passages suffisent à le voir, et ils ne disent pas la même chose.

Le premier est l’alphabet. Les Phéniciens, commerçants du Levant, diffusent au début du premier millénaire avant J.-C. un système de signes consonantiques qui simplifie radicalement les écritures antérieures. Les Grecs l’adoptent, y ajoutent les voyelles, le transmettent aux Étrusques, qui le lèguent aux Romains. L’alphabet que nous utilisons aujourd’hui porte, dans la forme même de ses lettres, la trace d’un voyage commencé sur une rive orientale il y a près de trois mille ans. Une forme nomade, devenue le socle commun de civilisations par ailleurs étrangères.

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Le deuxième est plus secret, plus sensible. Au XIIe siècle, en Occitanie, apparaît une poésie nouvelle : celle des troubadours. Guillaume IX d’Aquitaine, premier des poètes courtois, compose des vers dont la métrique, les thèmes et parfois les images portent la marque d’une tradition arabo-andalouse voisine. Le zajal, forme poétique populaire portée à un haut degré d’élaboration par Ibn Quzman au XIIe siècle, présente avec les canso occitanes des parentés structurelles bien établies. Les éléments convergents sont assez nombreux pour que la question d’une filiation reste ouverte. La musique des vers et l’idéalisation de la dame prennent au Languedoc une forme nouvelle, après plusieurs relais. Par les cours mozarabes et par les pèlerinages, par les routes marchandes, une musique a traversé les langues sans en parler aucune.

Le troisième est Tolède au XIIe et XIIIe siècle. La ville a été reconquise par les chrétiens en 1085, mais elle conserve ses communautés juives et ses lettrés arabophones. L’archevêque Raymond impulse ce travail au XIIe siècle ; Alphonse X le Sage lui donnera, un siècle plus tard, une ampleur nouvelle. Ce qu’on appelle l’école de Tolède n’est ni une académie ni une institution au sens moderne. C’est un réseau d’hommes qui travaillent ensemble, souvent par paires : un juif traduit de l’arabe au castillan, un chrétien du castillan au latin. Aristote, Avicenne, Averroès, al-Khwarizmi, Ptolémée arrivent ainsi en Europe chrétienne par cette voie. La scolastique parisienne et la naissance des universités européennes sont impensables sans ce chaînon méditerranéen. Une pensée en transit, qui transforme au passage les conditions mêmes de la pensée ultérieure.

L’alphabet dit la circulation des outils. Les troubadours disent la circulation des formes sensibles. Tolède dit la circulation des systèmes conceptuels. Dans les trois cas, une même logique. La Méditerranée fonctionne comme un tissu où les fils passent d’une rive à l’autre en permanence et où la frontière devient un espace de transit. L’identité d’un texte ou d’une forme s’y mesure davantage à ses trajets qu’à son origine.

Cette circulation se faisait aussi par la conquête, la razzia, l’esclavage, le commerce des corps autant que des livres. La guerre elle-même transmettait. Cervantès, esclave à Alger de 1575 à 1580, en revient avec une matière romanesque que Don Quichotte portera jusqu’à nous. Sa captivité, plus encore que ses voyages de soldat, lui donne accès à cet univers méditerranéen pluriel qu’il mettra en scène dans ses œuvres, depuis Les Bains d’Alger jusqu’au fameux récit du captif intercalé au cœur de son roman. La plus grande fiction espagnole doit ainsi une part de sa matière à l’expérience algéroise de Cervantès.

Ce que l’on appelle parfois, d’un mot trop lisse, le dialogue des cultures, a rarement eu la forme d’un dialogue. Il a eu la forme d’un frottement, d’une contrainte réciproque. C’est précisément ce frottement qui a produit, pendant des siècles, une matière commune : des strates superposées dont aucune rive ne peut revendiquer la propriété exclusive.

Écrire depuis la Méditerranée, c’est d’abord hériter de cette circulation. Reconnaître que les formes mêmes qu’on utilise, l’alphabet qui les écrit, les métriques qui les rythment, viennent d’ailleurs. Elles sont passées par plusieurs mains et plusieurs langues. Aucun écrivain méditerranéen ne part d’une page blanche. Il part d’un palimpseste.

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Écrire depuis le seuil

Il y a une position particulière, dans l’espace méditerranéen, qui ressemble à un don autant qu’à une blessure. Elle consiste à habiter plusieurs rives à la fois. À porter en soi plusieurs langues dont aucune n’est entièrement maternelle. À se souvenir d’un pays qui a disparu, ou qui survit sous une forme transformée par l’histoire. À écrire depuis un lieu qui tient moins du lieu que de l’entre-deux.

Les littératures méditerranéennes connaissent de longue date cette position. Elle les travaille en profondeur, sans les définir entièrement. Elle fait naître une conscience du seuil.

Le seuil déborde la notion d’exil, même s’il peut en naître. Il déborde aussi la simple appartenance à une culture frontalière. C’est une manière d’habiter le monde qui consiste à ne jamais coïncider tout à fait avec un centre. Les écrivains qui en portent la marque partagent un même trait : ils savent que leur identité tient à une position relationnelle, toujours en tension entre plusieurs héritages et plusieurs fidélités.

Mahmoud Darwich en est la figure majeure pour notre époque. Arraché à Birwa en 1948, élevé dans un village galiléen où il était officiellement présent-absent, il a passé sa vie à écrire depuis ce statut paradoxal. Non pas l’exil comme événement, mais l’exil comme condition permanente, comme angle de vue sur l’existence. Sa poésie invente une patrie qu’on peut emporter dans les valises, une patrie qui tient dans la prosodie arabe classique autant que dans les images du figuier et de l’olivier. Nous avons un pays de mots, pour reprendre Darwich. Le seuil devient alors l’espace même où il faut construire ce pays, puisque le pays réel échappe.

Cette non-coïncidence déborde cependant l’expérience darwichienne. D’autres figures la manifestent, selon des modalités très différentes, certaines sans passer par l’exil au sens géographique.

Vincenzo Consolo n’a jamais quitté la Sicile autrement que par les déplacements d’une vie d’écrivain. Il est resté fidèle à son île, à sa langue sicilienne et à ses paysages. Et pourtant, toute son œuvre, du Sourire du marin inconnu à Retable ou Nottetempo, casa per casa, s’écrit depuis un seuil d’une grande densité. La Sicile telle que Consolo la donne à lire est un palimpseste de civilisations superposées, grecque, arabe, normande, espagnole, italienne. Chacune a laissé ses traces dans le paysage, dans l’architecture, sur les visages. L’écrivain sicilien hérite d’une mémoire stratifiée qui interdit toute identité simple. Sa langue même, mêlée de dialecte, de latin, d’archaïsmes, de mots arabes sédimentés dans le lexique sicilien, est une langue de seuil. La prose de Consolo avance par reprises, interpolations, citations, chaque phrase portant la conscience d’écrire après tant d’autres, dans une langue qui est toujours l’écho de plusieurs langues. Il habite sa rive, et sa rive est faite de plusieurs rives.

Amin Maalouf occupe une autre position. Libanais francophone, formé dans un pays où plusieurs communautés coexistent et parfois s’affrontent, il a quitté Beyrouth en 1976 pour la France, où il écrit désormais dans une langue seconde qu’il a adoptée comme espace littéraire. Dans Les Identités meurtrières, il formule ce que son œuvre romanesque met en récit : l’identité se compose d’appartenances multiples dont la réduction à une seule est toujours une mutilation. Ses romans, de Léon l’Africain à Samarcande, explorent des figures historiques ayant habité, elles aussi, plusieurs mondes à la fois, et il écrit depuis cet entre-deux revendiqué comme condition de la lucidité.

Kateb Yacine incarne une autre forme du seuil. Né dans une Algérie colonisée, scolarisé en français après le massacre de Sétif qui le marque à jamais, il écrit dans la langue du colonisateur une œuvre qui cherche précisément à dire ce que cette langue avait servi à taire. Nedjma, son roman majeur publié en 1956, déploie une structure éclatée, non-linéaire, qui contourne les conventions narratives européennes tout en utilisant leur médium. La fragmentation y devient méthode, la circularité du récit y mime celle d’une Algérie impossible à ressaisir d’un seul regard. Kateb appelait le français un butin de guerre. La formule dit tout : on s’empare d’un outil venu d’ailleurs, on l’emporte sur son propre terrain, on le retourne. Écrire depuis le seuil, pour Kateb, c’est faire entrer dans la langue française une Algérie qu’elle avait longtemps servie à nier.

Une figure comme Étel Adnan prolonge encore cette cartographie. Née à Beyrouth d’un père ottoman originaire de Damas et d’une mère grecque de Smyrne, écrivant surtout en français et en anglais dans un univers traversé par l’arabe et le grec. Peintre autant que poète, elle a partagé sa vie entre Beyrouth, Paris et la Californie, jusqu’à sa mort en 2021. Son œuvre est une méditation permanente sur ce que signifie appartenir à plusieurs mondes sans en trahir aucun. Le seuil chez elle devient une topographie vécue : Beyrouth sous les bombes, le mont Tamalpais californien, les cafés de Paris, tout cela occupe le même espace mental, un espace où les frontières géographiques cèdent devant une forme d’appartenance plurielle assumée.

Cette position travaille la forme même des textes, et pas seulement leur thème. Elle produit des œuvres où la linéarité narrative se fracture, où plusieurs langues affleurent sous la langue principale. La mémoire s’y superpose au présent selon une stratigraphie qui rappelle celle des villes méditerranéennes elles-mêmes. Elle produit aussi un rapport particulier au lecteur : ces textes demandent à être traversés comme on traverse un seuil, avec la conscience qu’on n’appartient pas tout à fait à l’espace dans lequel on entre.

Il faut aller plus loin. Ce mode d’habitation déborde les seuls écrivains déplacés ou métissés. C’est celui que la Méditerranée assigne à quiconque s’installe, même immobile, dans sa mémoire longue. Vivre à Palerme ou à Alexandrie, à Tanger ou à Salonique, c’est hériter d’une histoire qui interdit toute identité pure. Les empires s’y sont succédé, les communautés y ont coexisté puis se sont séparées, les langues s’y sont superposées dans le sol et dans les noms de rues. Tout cela compose une stratification vivante où l’habitant contemporain, qu’il le veuille ou non, occupe une position de seuil par rapport à son propre passé.

Écrire depuis la Méditerranée, c’est accepter cette condition sans en faire un confort. Le seuil est un lieu inconfortable. On y est toujours un peu étranger, y compris chez soi. On y découvre que sa propre langue vient aussi d’ailleurs. On hérite de plusieurs mémoires qui ne s’accordent pas. C’est précisément depuis cet inconfort que naît une certaine qualité d’attention au monde, une vigilance envers les identités closes et les appartenances simples.

Les littératures méditerranéennes enseignent une manière de tenir debout dans l’entre-deux. Et l’entre-deux est le lieu où l’on voit le plus loin, parce qu’on y voit des deux côtés.

La blessure qui relie

La Méditerranée sépare. C’est la chose la plus simple et la plus ancienne. La plus difficile à regarder en face. Mer intérieure, bordée sur toutes ses rives, elle aurait pu n’être qu’un bassin de circulation. Elle fonctionne aussi, et depuis toujours, comme un espace de déchirures. Les empires y ont tracé leur limes (frontière). Les communautés y ont connu leurs pogroms et leurs expulsions. Les conflits contemporains y ont leur scène permanente. Depuis deux décennies, cette mer est devenue l’un des cimetières humains les plus documentés de la planète.

On ne peut pas écrire depuis cette mer sans écrire aussi depuis cette évidence. Toute littérature méditerranéenne un peu sérieuse le sait. Elle porte en elle la conscience qu’à chaque phrase, quelque part à portée de regard, des corps s’abîment dans l’eau et des villes continuent de brûler. La beauté méditerranéenne, celle que chante Camus à Tipasa, celle que décrit Durrell à Alexandrie, coexiste avec l’injustice dans le même paysage.

C’est là que se joue le cœur de cette littérature : dans la manière dont elle tient ensemble, sans les résoudre, la beauté et la blessure. Les grands écrivains méditerranéens partagent une même retenue : ils regardent le désastre sans détourner les yeux, et ils continuent de célébrer ce qui reste célébrable. Darwich écrit depuis l’expérience palestinienne du siège et de la dépossession, et il écrit l’olivier, la figue, la tasse de café du matin. Camus écrit La Peste et il écrit Noces. Séféris traverse la catastrophe de 1922 et il traverse aussi la lumière grecque.

Cette coexistence est une position éthique. Elle consiste à tenir deux fidélités en même temps : celle du malheur, qu’on regarde en face ; celle de la vie, qu’on n’abandonne pas. Darwich l’a formulé mieux que personne, dans un vers célèbre : nous aimons la vie si nous y trouvons un chemin. Aimer la vie est une décision, prise au milieu du désastre, précisément parce que le désastre est là.

Cette décision a un prix. Elle suppose de ne jamais simplifier. De reconnaître la douleur de l’autre rive, même quand on écrit depuis la sienne. C’est la leçon la plus difficile des littératures méditerranéennes.

Edmond Jabès, né au Caire en 1912, chassé d’Égypte en 1957 dans le contexte de la crise de Suez, a écrit toute son œuvre depuis cette déchirure. Ses Livres des questions portent la mémoire d’une appartenance impossible, entre une Égypte devenue inaccessible et une langue française dans laquelle l’exil a trouvé à se dire. Darwich, de l’autre rive, a toujours refusé de nier la souffrance juive, tout en défendant sans relâche le droit de son peuple à une terre. Ces deux œuvres se répondent à distance, chacune tenant sa propre douleur sans piétiner celle de l’autre, selon une tenue qui reste rare.

Les littératures méditerranéennes ont élaboré, à travers les siècles et les désastres, une pensée de la communauté paradoxale : une communauté qui se tient ensemble à travers la blessure, et pour qui la blessure devient le lieu même du lien. On est ensemble, sur ces rives, parce qu’on a partagé des conquêtes et des expulsions, des guerres et des exodes. On est ensemble parce que nos langues portent les mots des autres, parce que nos mémoires, même contradictoires, se rejoignent dans les mêmes ports et dans les mêmes deuils.

Cette communauté prend, dans les textes contemporains, une forme précise. Depuis les années 2000, la mer qui fut chantée par Homère et par Séféris est devenue la tombe de milliers de migrants venus chercher refuge. Erri De Luca, dans plusieurs textes courts, a évoqué ces morts anonymes que la Méditerranée restitue parfois, et dont personne ne connaît les noms. La littérature devient alors un registre de noms que les archives officielles ne portent pas.

Un autre motif traverse ces écritures, plus ancien et sans cesse repris : celui de la langue perdue. Celles et ceux qui ont dû quitter Alger, Beyrouth, Salonique, portent en eux des strates linguistiques sans correspondance avec aucun lieu actuel. La langue devient le dernier territoire habitable, le seul qu’on ne puisse pas entièrement perdre.

La Méditerranée apprend ceci à ceux qui écrivent depuis elle : la communauté se construit sur la manière dont on accepte de porter ensemble les blessures. Elle exige une tenue difficile : reconnaître la douleur de l’autre sans abandonner la sienne, laisser les blessures se parler à travers les textes et les traductions. La réconciliation facile serait une forme d’amnésie. La rancune isolerait. La tenue méditerranéenne se situe ailleurs, dans cet équilibre fragile entre mémoire et ouverture.

La mer qui relie est la même que celle qui sépare. De cette identité paradoxale naît ce qui, dans ces littératures, continue de nous parler avec une telle force.

Une matrice ancienne de l’Europe

Il y a une image tenace. Celle d’une Europe qui aurait pris naissance au nord, dans les forêts germaniques et les brumes atlantiques, dans les chapelles carolingiennes, et qui serait ensuite descendu vers le sud comme vers une périphérie ensoleillée, bonne pour les vacances et les ruines antiques. Cette image est récente, et elle est fausse.

Une part décisive de ce que l’Europe pense d’elle-même s’est jouée sur les rives méditerranéennes. L’alphabet que nous utilisons, l’épopée comme forme littéraire, la philosophie comme interrogation systématique ont leur origine sur cette mer. Les trois monothéismes qui ont structuré pendant des siècles nos représentations, certaines de ses grandes traditions juridiques, une part décisive des savoirs qui nourriront l’université médiévale s’y sont également cristallisés, avant d’essaimer vers des régions qui étaient alors, pour l’essentiel, des marges.

Les Grecs, héritiers et interlocuteurs des savoirs égyptiens, mésopotamiens, hébraïques, donnent entre le VIe et le IVe siècle avant J.-C. une inflexion décisive à la manière de penser. Les questions sur l’origine du monde et sur la vie bonne circulaient depuis longtemps dans le bassin oriental de la Méditerranée. Ce qui s’intensifie à Athènes, à Milet, à Élée, c’est l’exigence d’argumenter, de contester et de soumettre chaque affirmation à l’épreuve du raisonnement. Socrate interroge dans les rues d’Athènes. Aristote enseigne au Lycée. Les sceptiques doutent à Alexandrie. Cette habitude mentale s’est ensuite transmise, par des chemins complexes, jusqu’aux scolastiques parisiens et aux philosophes modernes. Quand Descartes s’assoit, seul, pour douter méthodiquement de tout ce qu’il croit savoir, il hérite, à travers vingt siècles et plusieurs langues, du geste socratique.

L’autre grande matrice tient à la proximité historique des trois monothéismes. Judaïsme, christianisme, islam ont émergé à quelques centaines de kilomètres les uns des autres, sur cette même rive orientale, en partageant des textes et des intuitions communes sur la transcendance et l’histoire. Pendant des siècles, ils ont coexisté, s’affrontant souvent, se lisant toujours. La théologie chrétienne s’est construite en dialogue avec la philosophie grecque et en tension avec la tradition juive. La théologie musulmane a dialogué avec les précédentes. Et le grand essor intellectuel des IXe-XIIe siècles dans le monde arabe, d’al-Kindi à Averroès, a marqué durablement la pensée européenne médiévale. Retirer cette strate méditerranéenne de l’héritage européen, c’est rendre incompréhensibles Thomas d’Aquin, Maïmonide, et jusqu’aux Lumières qui les discuteront.

La traduction a joué, dans cette transmission, un rôle fondateur que nous oublions trop facilement. Les textes grecs ne sont pas parvenus d’eux-mêmes à l’Europe médiévale. Ils ont été conservés, commentés et enrichis par les érudits de Bagdad et de Cordoue. Puis retraduits en latin à Tolède, à Palerme, à Naples. L’Europe chrétienne a reçu Aristote, pour une large part, par l’intermédiaire des savants arabes. Elle a découvert une grande part de la médecine antique par les traductions d’Hippocrate et de Galien réalisées en arabe au IXe siècle à Bagdad, puis ramenées vers l’Occident. Cette chaîne de traduction est une part constitutive de ce que nous appelons l’Europe. L’oublier, c’est se raconter à soi-même une histoire tronquée.

Les littératures méditerranéennes contemporaines portent la mémoire de cette matrice. Elles l’exhibent rarement de manière explicite. Elles savent, par position et par héritage, que l’Europe ne commence pas là où elle prétend commencer. Cette conscience donne à leurs œuvres une profondeur historique particulière. Quand Consolo écrit la Sicile, il écrit un lieu où se sont croisées toutes les strates de l’histoire européenne. Quand Maalouf écrit Léon l’Africain ou les croisades, il écrit depuis la conscience que l’Europe et le monde arabe forment deux faces d’une même histoire partagée, faite de contacts et d’emprunts mutuels.

Cette mémoire est d’autant plus précieuse qu’elle contredit des récits identitaires actuellement très puissants. Une certaine rhétorique contemporaine voudrait faire de l’Europe une civilisation pure, d’origine exclusivement chrétienne et nordique, qu’il faudrait défendre contre des influences extérieures perçues comme des menaces. Ce récit est historiquement insoutenable. Aucune des grandes traditions qui ont formé l’Europe ne s’est développée en vase clos. L’hellénisme a dialogué avec l’Orient depuis Hérodote. Le christianisme est né dans une province romaine d’Asie et s’est d’abord diffusé par les ports méditerranéens. Les universités médiévales européennes doivent une part décisive de leurs corpus aux traductions arabes.

Les écrivains méditerranéens portent, souvent sans polémique, un contre-récit patient. Ils écrivent, et ce qu’ils écrivent porte en lui une autre mémoire de l’Europe, une mémoire plus longue et plus honnête. Quand Kateb Yacine fait entrer dans la langue française les noms, les rythmes, les douleurs d’une Algérie longtemps niée, il rappelle à cette langue qu’elle a toujours été, elle aussi, une langue de contacts et de couches superposées.

L’Europe qui se coupe aujourd’hui de sa rive sud oublie une part d’elle-même. Elle oublie que ses textes fondateurs ont voyagé par Alexandrie, Bagdad, Cordoue, Tolède, Palerme, bien avant d’atteindre Paris, Oxford et Bologne. Elle oublie que ses langues portent, dans leur lexique même, des sédiments grecs, arabes, hébreux, latins, qui sont la trace matérielle de ces passages.

Ces littératures gardent une mémoire que l’historiographie académique a parfois sauvegardée, mais que le récit public a souvent effacé ou réduit à la portion congrue. Elles rappellent que l’Europe s’est faite sur plusieurs rives à la fois, et que se séparer de l’une d’elles reviendrait à se mutiler d’une part de soi-même.

Écrire depuis la Méditerranée, c’est écrire depuis un centre historique trop souvent relégué au rang de périphérie. L’Europe est une fille de cette mer, autant qu’elle est fille des forêts du nord et des brumes atlantiques. Ses penseurs et ses traducteurs ont longtemps marché sur les deux rives. Ceux qui écrivent aujourd’hui depuis la Méditerranée continuent, souvent sans le dire, ce très ancien travail.

La persistance

Nous venons de parcourir une longue histoire. Les circulations qui ont tissé la mémoire méditerranéenne. Les écrivains qui habitent l’entre-deux et en font une forme d’écriture. La blessure qui sépare les rives et relie à travers la douleur partagée. La mémoire européenne que ces littératures gardent malgré l’oubli.

Reste une question, la plus simple, et peut-être la plus difficile : qu’est-ce qu’écrire depuis la Méditerranée aujourd’hui ?

La question n’est pas rhétorique. Elle engage une situation historique précise. Les États-nations qui bordent cette mer se durcissent dans des crises d’identité dont les littératures portent la trace. Des milliers de vies se perdent encore en la traversant. Les récits identitaires se ferment sur toutes les rives, et chacun rejoue, à sa façon, le fantasme d’une origine pure. Dans ce paysage, que peut encore une écriture qui s’obstine à tenir l’entre-deux ?

Elle peut ceci : témoigner, au sens fort du mot. Écrire pour que certaines voix, certaines nuances ne disparaissent pas sous le bulldozer des récits simplificateurs. Pour qu’un lecteur, dans dix ans ou dans cent, puisse retrouver dans un texte ce qu’une époque bruyante avait cessé de pouvoir dire.

Cette fonction de témoignage a ses exigences. Elle suppose, chez l’écrivain méditerranéen contemporain, un travail de mémoire active. Il faut lire les prédécesseurs, connaître les strates, savoir d’où viennent les mots qu’on emploie. Il faut résister à la tentation d’écrire depuis une table rase imaginaire, où les livres n’auraient pas de passé. La conscience du seuil, pour être féconde, demande d’être une conscience cultivée et vigilante.

Elle peut aussi ceci : dialoguer. Les rencontres entre écrivains des différentes rives, lorsqu’elles ont lieu, produisent une forme de pensée qu’aucune solitude nationale ne pourrait produire. Traduire depuis l’arabe, depuis le grec, depuis l’hébreu, depuis l’italien, depuis l’occitan, c’est faire circuler à nouveau ce qui a toujours circulé sur cette mer. Les revues, les traductions collectives, les résidences croisées, les anthologies multilingues sont, modestement, la forme contemporaine de ce vieux travail de passage que Tolède pratiquait au XIIIe siècle.

Ce travail est aujourd’hui nécessaire. Les récits identitaires qui se durcissent prospèrent sur une ignorance entretenue. Ils se nourrissent de l’oubli des dettes et des emprunts. Ils s’appuient sur la croyance, contraire à toute l’histoire, en la pureté des origines et la clôture des appartenances. Écrire depuis la Méditerranée, rappeler inlassablement la complexité des héritages, c’est donc poser un acte politique au sens le plus large. Un acte qui dépasse les positions partisanes pour toucher à la manière même dont les sociétés se racontent à elles-mêmes.

Il y a, dans cette obstination, une forme de fidélité. Fidélité aux voix anciennes qui ont circulé d’une rive à l’autre, et qui nous ont transmis les formes mêmes de notre pensée. Fidélité aux voix contemporaines, plus fragiles, qui continuent de passer malgré les clôtures. Et fidélité à une évidence élémentaire : la Méditerranée n’appartient à aucune rive exclusivement, et il revient à ceux qui l’habitent, ou qui s’en souviennent, de garder vivante cette vérité.

On ne choisit pas d’être écrivain méditerranéen. On le devient à force d’habiter, en pensée sinon en lieu, un certain rapport au monde : un rapport qui tient ensemble la circulation et la frontière, le seuil et la position fixe, la blessure partagée et l’identité close.

Quand des voix décident, aujourd’hui, de se rencontrer pour lire, traduire et penser en commun ce que la Méditerranée continue de signifier, elles prolongent le geste des passeurs. Elles tendent la main d’une rive à l’autre et refusent de se résigner à l’oubli.

C’est ce qui reste, quand tout le reste semble vouloir nous convaincre que les rives sont devenues trop éloignées pour qu’on s’y parle encore.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF.

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