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Djazia Cherrih : entre tradition et création contemporaine

Djazia Cherrih tradition création

Djazia Cherrih est artiste plasticienne. Photo DR

À travers une œuvre riche et plurielle, Djazia Cherrih explore les liens entre tradition et création contemporaine, en articulant étroitement la narration de la vie quotidienne avec la rigueur de l’ornement géométrique. Entre miniature et enluminure, son travail met en évidence une réflexion approfondie sur la mémoire, l’identité et la transmission culturelle, inscrivant l’art algérien dans une dynamique à la fois patrimoniale et ouverte à l’universel.

L’œuvre de Djazia Cherrih s’inscrit dans une démarche profondément ancrée dans la mémoire culturelle algérienne, mais elle ne s’y limite pas : elle la dépasse en la réinterprétant dans une perspective plastique contemporaine. Son travail ne consiste pas simplement à préserver des formes héritées, mais bien à les réactiver, à les remettre en circulation et à leur redonner une vitalité nouvelle.

En tant que plasticienne, miniaturiste et enlumineuse, elle élabore un langage visuel singulier dans lequel se croisent deux dynamiques fondamentales : d’un côté, une narration figurative porteuse d’histoire, de mémoire et de continuité ; de l’autre, une rigueur géométrique qui inscrit son œuvre dans une quête d’ordre, d’équilibre et d’harmonie à portée universelle.

Cette tension entre récit et structure, entre figuration et abstraction, loin d’être contradictoire, se révèle particulièrement féconde. Elle constitue même l’un des fondements essentiels de sa pratique artistique, en instaurant un dialogue constant entre ces deux registres qui, plutôt que de s’opposer, se répondent et se renforcent mutuellement.

La scène figurative : mémoire, geste et symbolique

Dans la scène figurative, l’artiste met en image un moment de vie quotidienne, mais ce quotidien est immédiatement transfiguré. Il ne s’agit pas d’une simple observation du réel, mais d’une reconstruction sensible, presque méditative, où chaque élément est choisi, organisé et investi d’une charge signifiante.

La femme portant une jarre d’eau, accompagnée d’un musicien, devient ainsi une figure emblématique plutôt qu’un individu déterminé. Le geste qu’elle accomplit, répété à travers les générations, s’inscrit dans une temporalité longue, presque cyclique. Il évoque non seulement la subsistance, mais également la transmission silencieuse des savoirs et des rôles sociaux.

La femme apparaît dès lors comme une gardienne de la continuité, une figure de stabilité inscrite au cœur même du mouvement du temps. Cette stabilité n’est pas immobile : elle est habitée, traversée par une mémoire vivante qui se prolonge de génération en génération.

La présence du musicien enrichit cette lecture en introduisant une dimension invisible. La musique, que l’on ne peut percevoir visuellement mais seulement imaginer, transforme la scène en une expérience sensorielle élargie. Elle suggère une atmosphère intérieure, une émotion diffuse qui dépasse la simple représentation.

Ce dialogue entre le geste concret, porter l’eau, et l’expression immatérielle — jouer de la musique, instaure une tension poétique subtile. L’image semble ainsi osciller entre réalité tangible et souvenir reconstruit, entre perception et intériorité. On se rapproche alors d’une vision idéalisée du monde, où chaque élément est sélectionné et organisé pour produire du sens.

Ce traitement est caractéristique de la miniature, qui ne cherche pas à imiter le réel dans sa totalité, mais à en proposer une synthèse signifiante. L’espace y est souvent maîtrisé, parfois volontairement aplati, et débarrassé de toute profondeur illusionniste excessive.

Chaque détail est pensé avec précision, chaque élément trouve sa place dans une composition rigoureusement équilibrée. Chez Djazia Cherrih, cette économie de moyens visuels renforce la lisibilité symbolique de l’image : rien n’est superflu, tout participe à une écriture visuelle dense, structurée et cohérente.

L’abstraction géométrique : ordre, rythme et spiritualité

Cette capacité à organiser le visible trouve son prolongement, mais aussi son dépassement, dans l’œuvre géométrique, où la référence au monde concret s’efface totalement. L’artiste y abandonne la narration pour se concentrer sur les structures fondamentales de la forme.

Les motifs, répétés et agencés selon des principes de symétrie et de rythme, donnent naissance à un espace autonome, clos sur lui-même, qui invite à la contemplation. Il ne s’agit plus ici de raconter, mais de faire ressentir un ordre, une stabilité, une forme d’infini suggérée par la répétition et la variation.

Dans ce contexte, l’enluminure dépasse largement sa dimension décorative pour devenir une véritable pensée visuelle. Chaque motif, chaque entrelacs, chaque articulation géométrique participe à une logique interne rigoureuse. La répétition n’est pas redondance, mais variation maîtrisée, produisant un mouvement interne qui anime la surface.

L’équilibre des couleurs, souvent vives mais soigneusement harmonisées, renforce cette impression d’unité. La couleur ne vient pas simplement recouvrir la forme : elle en constitue une composante essentielle, participant pleinement à la construction de l’espace visuel.

Cette approche renvoie directement à l’esthétique de l’art islamique, dans laquelle la géométrie est perçue comme une manifestation de l’ordre du monde, voire comme une traduction visuelle d’une réalité spirituelle. L’absence de figuration ne signifie pas absence de sens, mais au contraire une invitation à dépasser le visible pour accéder à une forme de contemplation intérieure.

Chez Djazia Cherrih, cette dimension est pleinement assumée, tout en étant réinterprétée. Sa géométrie n’est ni austère ni strictement mathématique : elle est animée, presque organique. Les formes semblent respirer, se déployer et dialoguer entre elles.

Ainsi, loin d’opposer figuration et abstraction, l’artiste les articule dans une même démarche. La scène narrative et la composition géométrique apparaissent comme deux expressions complémentaires d’une même recherche : comprendre et traduire le monde, soit à travers ses gestes et ses figures, soit à travers ses structures profondes.

Cette double approche confère à son œuvre une richesse particulière, dans laquelle le regard oscille constamment entre lecture et contemplation, entre reconnaissance et immersion.

Un parcours artistique pluriel

Issue d’une famille d’artistes-peintres, de chanteurs et de musiciens, Djazia Cherrih avait véritablement l’art dans ses gènes. Elle s’inscrit dès l’enfance dans un environnement où la création occupe une place centrale. Elle parle passionnément de son amour précoce pour le dessin, ainsi que de ses premiers cours d’arts plastiques dès 1978 à la Société des Beaux-Arts d’Alger, avec le professeur Mustapha Belkahla, alors qu’elle n’avait que treize ans. Un début prometteur, avant qu’elle n’intègre, en 1984, l’École nationale des Beaux-Arts d’Alger, option arts appliqués (miniature et enluminure), où elle se spécialise auprès de Mohammed Ghanem et Sahraoui Boubaker.

Le parcours de Djazia Cherrih éclaire de manière particulièrement significative cette dualité entre tradition et modernité, entre figuration et abstraction, qui traverse l’ensemble de son œuvre. Sa formation à la Société des Beaux-Arts d’Alger, puis à l’École Supérieure des Beaux-Arts, lui permet d’acquérir très tôt une maîtrise technique rigoureuse ainsi qu’une culture artistique solide.

Cet apprentissage académique ne se limite pas à l’acquisition de savoir-faire : il constitue un socle à partir duquel elle va pouvoir explorer, expérimenter et affirmer une écriture personnelle. On retrouve dans son travail cette exigence de précision, ce sens aigu de la composition et cette discipline du regard qui caractérisent les formations classiques, mais toujours réinvestis dans une démarche vivante, évolutive et ouverte.

Cependant, ce qui distingue profondément son parcours réside dans son ouverture à des pratiques multiples. Son passage par la céramique, notamment aux ateliers Benyattou, l’initie à une approche matérielle et artisanale de l’art, dans laquelle le geste, la texture et le rapport à la matière occupent une place essentielle. Cette expérience nourrit durablement sa sensibilité et enrichit son rapport aux surfaces, aux rythmes et aux motifs.

Par ailleurs, son activité de graphiste, notamment pour la revue Hawa ou pour une entreprise comme COSIDER, l’inscrit dans une logique de communication visuelle où l’image doit être à la fois claire, efficace et immédiatement signifiante. Elle y développe un sens aigu de la synthèse visuelle, ainsi qu’une capacité à condenser un message dans une forme lisible, qualités que l’on retrouve dans ses miniatures comme dans ses compositions décoratives.

Son rôle de directrice artistique au sein de la société Le Colibri prolonge cette dimension en l’amenant à penser l’image dans un cadre plus large, celui de projets collectifs, d’identités visuelles et de réalisations concrètes. L’art sort alors du cadre traditionnel du tableau pour investir des espaces variés et dialoguer avec d’autres disciplines.

Cette pluralité d’expériences se reflète directement dans ses réalisations : fresques murales, scénographies muséales, installations, créations graphiques. Chacune de ces formes implique une relation spécifique à l’espace, au public et à la fonction de l’image, élargissant ainsi le champ d’action de sa pratique artistique.

La création de timbres-poste constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur. Le timbre, par définition, est un objet du quotidien, manipulé, échangé, souvent perçu comme banal. Pourtant, entre les mains de l’artiste, il devient un support de mémoire et d’identité.

En quelques centimètres carrés, il s’agit de condenser une histoire, un événement, une figure ou un symbole national. Ce travail exige une extrême précision, mais aussi une capacité à hiérarchiser les éléments visuels et à produire une image immédiatement lisible. En investissant ce support, Djazia Cherrih inscrit son art dans la vie quotidienne des citoyens, transformant un objet utilitaire en véritable vecteur culturel.

Parallèlement à cette production artistique, son engagement dans la transmission occupe une place centrale. Les ateliers qu’elle anime au Musée National des Beaux-Arts d’Alger témoignent d’une volonté affirmée de partager son savoir et de sensibiliser les plus jeunes à la pratique artistique.

Cette dimension pédagogique ne doit en aucun cas être perçue comme secondaire : elle prolonge pleinement son travail de création. En formant de nouveaux regards, en initiant à la miniature et à l’enluminure, elle participe activement à la préservation de techniques et de savoirs qui pourraient autrement disparaître.

Dans un contexte marqué par la mondialisation et par une certaine uniformisation culturelle, cette transmission prend une dimension essentielle, presque militante. Elle s’inscrit dans une volonté de maintenir vivantes des pratiques et des formes qui constituent une part importante du patrimoine.

Enfin, son implication dans des commissions culturelles, notamment au sein du Ministère de la Culture, révèle une autre facette de son engagement. Elle ne se contente pas de produire des œuvres : elle contribue également à structurer, orienter et dynamiser le champ artistique.

À travers ces fonctions, elle participe à la sélection, à la reconnaissance et à la valorisation des artistes et des pratiques. Elle agit ainsi à un niveau institutionnel, influençant les politiques culturelles et les dynamiques de diffusion de l’art en Algérie.

Entre influences locales et dialogues internationaux

L’ensemble de ce parcours dessine le portrait d’une artiste profondément investie, dont la pratique dépasse largement le cadre individuel de la création. Chez Djazia Cherrih, l’art constitue à la fois un espace d’expression personnelle, un outil de transmission et un moyen d’action culturelle.

L’influence de son environnement est non seulement perceptible, mais véritablement structurante dans l’élaboration de son univers plastique. Les motifs, les scènes et les thématiques qu’elle mobilise s’enracinent dans le patrimoine algérien : la Casbah, les paysages ruraux, les gestes du quotidien, mais aussi un héritage artisanal riche, tapis, céramiques, broderies, motifs symboliques.

Les figures féminines, récurrentes dans son travail, s’inscrivent dans cette continuité. Elles évoquent à la fois la mémoire collective et le rôle fondamental des femmes dans la transmission culturelle.

Cette approche s’inscrit dans une filiation avec Mohammed Racim, figure majeure de la miniature algérienne, dont le travail a profondément marqué la représentation des scènes historiques et de la vie traditionnelle. Comme lui, Djazia Cherrih ne cherche pas à reproduire le réel de manière documentaire, mais à en proposer une vision structurée et idéalisée.

On peut également rapprocher sa démarche de celle de Baya, dont les compositions peuplées de figures féminines stylisées et de motifs décoratifs traduisent une même volonté de réinventer un imaginaire ancré dans la culture locale.

De même, M’hamed Issiakhem, bien que dans un registre plus expressionniste, partage avec elle cette capacité à transformer l’expérience algérienne en langage plastique singulier.

Cependant, chez Djazia Cherrih, ces éléments ne sont jamais figés dans une nostalgie du passé. Ils sont réinterprétés, simplifiés, stylisés, parfois recomposés, afin de s’inscrire dans une écriture contemporaine. Il ne s’agit pas de reproduire un patrimoine, mais de le traduire dans un langage visuel actuel, capable de dialoguer avec d’autres formes artistiques.

Cette démarche de réinterprétation la rapproche d’artistes internationaux tels que Gustav Klimt, notamment dans l’usage ornemental de la surface et la richesse décorative inspirée des arts anciens. On peut également évoquer Henri Matisse, dont les compositions décoratives et l’intérêt pour les motifs orientaux rappellent cette recherche de simplification et d’harmonie visuelle.

Dans un registre plus directement lié à la géométrie et à la répétition, son travail peut entrer en dialogue avec celui de M. C. Escher, notamment pour la rigueur des structures et la logique des motifs.

Par ailleurs, son inscription dans la tradition de la miniature et de l’enluminure la rapproche des grandes écoles orientales, notamment persanes et ottomanes, où l’image est pensée comme un espace organisé, dense et symbolique. Cette influence dépasse les frontières nationales et inscrit son travail dans une histoire de l’art élargie, faite de circulations et d’échanges culturels.

Ainsi, l’œuvre de Djazia Cherrih se situe à la croisée de plusieurs mondes. Elle puise dans un ancrage algérien fort, tout en dialoguant avec des traditions artistiques internationales. Cette capacité à articuler le local et l’universel constitue l’une de ses forces majeures.

Une œuvre en mouvement : entre héritage et renouveau

L’œuvre de Djazia Cherrih se construit dans un équilibre subtil entre héritage et création, un équilibre qui n’est ni statique ni purement décoratif, mais profondément dynamique. Elle ne se contente pas de préserver une tradition comme un objet du passé : elle l’interroge, la transforme et la réinscrit dans une temporalité contemporaine.

Son travail témoigne d’une compréhension fine du patrimoine, envisagé non comme un ensemble de formes figées, mais comme un système de signes vivants, susceptibles d’être réinterprétés en fonction des contextes et des sensibilités.

La coexistence, dans son œuvre, de la scène narrative et de la composition géométrique illustre pleinement cette tension féconde. D’un côté, la figuration rend visible un monde habité, chargé de mémoire et d’émotion ; de l’autre, la géométrie introduit une distanciation, orientant le regard vers des structures plus profondes et plus universelles.

Entre ces deux pôles, il ne s’agit pas d’une opposition, mais d’un dialogue constant. La narration donne chair à la mémoire, tandis que la géométrie en propose une lecture élargie, presque intemporelle.

Ce va-et-vient entre le visible et l’invisible constitue l’un des axes majeurs de son langage artistique. L’image ne se limite jamais à ce qu’elle montre : elle suggère, elle évoque, elle ouvre un espace de réflexion.

Djazia Cherrih fait de l’art un espace de mémoire active, mais aussi un lieu d’ouverture où les formes dialoguent et où les influences se rencontrent. La tradition, chez elle, n’est jamais figée. Elle est une matière vivante, en constante évolution, qui demande à être pensée, transformée et transmise. L’artiste devient alors une passeuse : elle recueille, interprète et redonne, inscrivant son geste dans une continuité où chaque création prolonge et renouvelle ce qui l’a précédée.

Brahim Saci

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