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Ce que les femmes assyriennes pouvaient faire 3800 ans avant les Françaises

Femmes assyriennes tablettes d'argile françaises

Les tablettes d'argile révèlent que les femmes assyriennes avaient plus de droits que les Françaises d'avant 1965. Photo Musée des civilisations anatoliennes, Ankara. Licence CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

Ce que les femmes assyriennes de Kanesh, en Anatolie, savaient et pouvaient faire il y a 3800 ans, les Françaises ne l’ont obtenu qu’en 1965.

À Kültepe, en Turquie, des archéologues ont mis au jour plus de 22 000 tablettes d’argile datant du XIXe siècle avant J.-C. Parmi elles, des lettres, des contrats, des actes de divorce : la correspondance privée la plus ancienne que l’humanité ait conservée.

On y entend des voix de femmes. Des femmes qui achètent, vendent, prêtent, héritent et peuvent divorcer aux mêmes conditions que leurs maris. Des femmes d’un milieu marchand assyrien précis, dans un moment précis. Et dont certains actes ordinaires, la femme mariée française ne pouvait les accomplir seule qu’à partir de 1965.

Des voix dans l’argile

Kültepe. Un tell, une colline artificielle formée par l’accumulation de siècles de vie humaine, dans le centre de la Turquie actuelle. Sous la terre, depuis 1948, les archéologues exhument des tablettes d’argile couvertes de signes cunéiformes. Plus de 22 000 ont été dégagées du site à ce jour.

Ces tablettes contiennent la correspondance privée la plus ancienne que l’humanité ait conservée. Du quotidien gravé dans l’argile, dans toute sa densité humaine.

Cécile Michel, assyriologue, directrice de recherche au CNRS, a consacré une grande partie de sa carrière au déchiffrement de ce corpus. Elle a notamment contribué au déchiffrement de 12 000 des tablettes issues de Kanesh. Ce qu’elle y a trouvé, elle le restitue dans un ouvrage récent publié au Seuil : Quand les femmes écrivaient l’histoire. Le titre n’est pas une métaphore. Les femmes de Kanesh ont écrit. Leurs mots ont traversé quarante siècles dans l’argile.

Kültepe est l’ancienne Kanesh, grand centre anatolien au cœur d’un réseau d’une quarantaine de comptoirs commerciaux assyriens. Entre cette ville et Aššur, cité-État du nord de la Mésopotamie, des caravanes de marchands circulaient régulièrement, transportant surtout des étoffes et de l’étain, ainsi que d’autres marchandises de valeur. Une caravane mettait environ six semaines pour parcourir les mille kilomètres qui séparaient les deux cités. Les tablettes voyageaient avec elle, enfermées dans des enveloppes d’argile scellées d’un cylindre-sceau.

Ce réseau commercial prospère au XIXe siècle avant J.-C. Il réunit des dizaines de familles dont les membres vivent souvent séparés sur de longues périodes. Le mari part pour les comptoirs d’Anatolie. La femme gère. On s’écrit.

Et parmi ces voix, des voix de femmes.

Leurs noms sont Tarām-Kubī, Lamassi, Suhkana, Kunnaniya, Zizizi. Femmes de marchands pour la plupart, mais aussi productrices d’étoffes et parties prenantes des affaires. Les archives révèlent l’étendue de ce qu’elles faisaient et décidaient. À la lecture de ces textes, écrit Cécile Michel, le lecteur se retrouve ému, parfois en colère, toujours saisi.

L’argile a conservé ce que les grands récits avaient laissé dans l’ombre.

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Ces femmes, ce monde

Il faut d’abord comprendre le contexte pour ne pas mal lire ce que les tablettes disent.

Les familles marchandes assyriennes de Kanesh vivent selon un modèle que les archives documentent avec précision. Le mari part. Parfois pour plusieurs mois, parfois pour des années. Il rejoint les comptoirs d’Anatolie et s’y installe le temps des affaires. Dans de nombreux cas, la femme reste à Aššur.

Elle gère la maisonnée. Elle supervise la production textile destinée au commerce à longue distance. Ce travail relève de l’économie marchande autant que de la sphère domestique. Les étoffes assyriennes circulent sur des centaines de kilomètres et constituent l’une des marchandises centrales du réseau.

Tarām-Kubī reproche à son mari de l’avoir laissée sans argent ni réserve d’orge, alors qu’une famine frappe Aššur. La lettre dit la colère et l’urgence d’une femme qui tient les comptes, qui sait exactement ce qui manque et le nomme sans détour.

D’autres lettres montrent des femmes qui gèrent seules, tranchent, parfois contredisent le mari à distance. L’absence de l’époux ne suspend pas les affaires.

Ce tableau a ses limites. Les tablettes de Kanesh éclairent un milieu précis : celui des familles marchandes aisées d’un réseau commercial prospère. La paysanne, l’esclave, la femme des couches populaires urbaines n’ont pas laissé de tablettes. Ce que les archives restituent, c’est un segment social particulier, dans un moment particulier.

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Mais ce segment existe. Il est documenté. Et ce qu’il montre mérite d’être regardé pour ce qu’il est : des femmes qui tiennent leur place dans l’économie de leur milieu, avec une capacité d’action que les documents enregistrent sans la commenter.

Ce sont ces documents que le mouvement suivant examine.

Ce que les tablettes attestent

Les archives de Kanesh livrent des actes. Et c’est là que la lecture devient précise.

Dans certains contrats de mariage conclus à Aššur, mari et femme jouissent de droits égaux sur leurs biens. Le divorce est possible pour les deux parties, avec des pénalités symétriques : l’épouse qui demande la séparation s’acquitte d’une peine pécuniaire identique à celle de l’époux qui ferait de même. Cette symétrie est documentée dans les actes juridiques retrouvés à Kanesh.

Les femmes du milieu marchand assyrien figurent dans des actes de créance à leur propre nom. Certaines, consacrées au dieu Aššur par leur père et vivant seules, conduisent des opérations financières de manière autonome, sans qu’un tuteur masculin apparaisse dans les documents.

En l’absence du mari, elles exercent une autorité de fait. Les archives montrent une femme qui règle les taxes dues aux autorités locales, une autre qui accomplit seule les rites religieux pour l’ensemble de la famille. Les documents enregistrent cela sans le signaler comme exceptionnel.

Les lettres complètent ce tableau juridique par une dimension plus quotidienne. Le ton y est souvent direct, parfois pressant : une femme qui reprend son mari sur un chiffre, une autre qui contredit une décision prise à distance.

Par comparaison avec d’autres cadres juridiques mésopotamiens contemporains, notamment babyloniens, ces dispositions apparaissent particulièrement favorables aux femmes de ce milieu marchand. Ce que les tablettes de Kanesh documentent leur est propre : un moment précis, un réseau précis.

Ce que les tablettes attestent, c’est ceci : dans un milieu marchand assyrien du XIXe siècle avant J.-C., des femmes exercent des capacités juridiques et économiques que les documents enregistrent comme ordinaires. Suffisamment ordinaires pour apparaître dans des actes courants sans être présentées comme exceptionnelles. L’ordinaire est souvent le meilleur témoin.

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La reconfiguration qui efface

Ce que les tablettes de Kanesh documentent ne dure pas. Au cours du IIe millénaire avant J.-C., le cadre juridique qui entourait les femmes de ce milieu marchand se transforme. Les lois médio-assyriennes, datées approximativement du XIIIe siècle avant J.-C., témoignent d’une reconfiguration dont les effets sur le statut des femmes sont lisibles dans les textes.

À Kanesh, le divorce était symétrique, la capacité d’ester en justice reconnue. Dans le corpus médio-assyrien, le contrôle social des femmes devient une préoccupation centrale du droit : le voile obligatoire selon le statut, les sanctions corporelles, l’encadrement strict de la visibilité publique. Le lecteur qui passe d’un corpus à l’autre mesure lui-même l’écart.

Pourquoi ce glissement ? Les transformations politiques de l’empire assyrien y ont sans doute contribué, la centralisation du pouvoir aussi, l’évolution des structures familiales également. Les causes exactes restent discutées.

Ce qui est documenté, en revanche, c’est la direction du mouvement. Un cadre juridique relativement favorable aux femmes d’un milieu précis cède progressivement la place à un cadre plus restrictif. Les droits se resserrent, s’inscrivent dans une hiérarchie plus marquée entre les sexes.

L’histoire des droits avance et recule. Kanesh en est une illustration parmi d’autres : ce qui paraît acquis dans un contexte social et juridique donné peut se défaire lorsque ce contexte se transforme.

Cette leçon, l’histoire française allait la répéter. Autrement, beaucoup plus tard. Et avec une précision que les chiffres rendent saisissante.

Ce que le miroir révèle

En 1804, Napoléon Bonaparte promulgue le Code civil. L’article 213 est explicite : le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. Dans ce même cadre juridique, la femme mariée est placée sous tutelle maritale. Elle ne peut ester en justice ni accomplir librement les principaux actes de la vie civile sans l’autorisation de son époux. Son statut la rapproche juridiquement de celui d’une mineure. On croirait lire un texte médiéval. Nous sommes en 1804.

Il faut attendre 1944 pour que les Françaises obtiennent le droit de vote. Il faut attendre 1965 pour qu’une femme mariée puisse ouvrir un compte bancaire, gérer ses biens propres et exercer une profession sans l’autorisation de son mari. Il faut attendre 1975 pour que le divorce par consentement mutuel soit autorisé. Il faut attendre 1985 pour que les deux époux administrent ensemble, à égalité, les biens de la communauté.

Un fait géographique mérite d’être relevé. Les tablettes de Kanesh ont été exhumées en Turquie. Ce même pays accordait aux femmes le droit de vote en 1934, dix ans avant la France.

Certains actes que la femme mariée française ne peut accomplir seule qu’à partir de 1965 apparaissent, dans les archives privées de Kanesh, comme pratiqués par des femmes d’un milieu marchand assyrien près de 3 800 ans plus tôt.

La formule mérite qu’on s’y arrête. Elle dit ceci, et rien de plus : dans un milieu précis, à un moment précis, des actes juridiques et économiques que la France moderne a longtemps refusés aux femmes mariées étaient pratiqués et enregistrés comme ordinaires.

Les droits ne s’accumulent pas mécaniquement au fil du temps. Ils se construisent, se perdent, se reconquièrent. Kanesh et les lois médio-assyriennes l’ont montré à l’échelle d’un millénaire. Le Code Napoléon l’a répété à l’échelle de la France moderne.

Les tablettes de Kanesh sont un fait. Un fait qui oblige à regarder autrement ce que l’on croyait savoir sur la marche des sociétés et la place que les femmes y ont occupée.

L’argile a mieux résisté que certaines certitudes.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie Ce que l’Univers murmure est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il est également contributeur à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF.

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