Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier nous livrent dans « Carnets de Palestine » un témoignage sensible sur un pays vibrant où la langue française devient un refuge et un acte de résistance. Ce voyage humain au cœur d’un territoire déchiré, mais habité par une espérance indomptable, est le fruit d’une collaboration entre une plume et un regard, Sylvie Jopeck, par ses récits, et Catherine Thuillier, par ses photographies. Leur engagement sur le terrain, notamment à travers l’animation d’ateliers de lecture pour les professeurs locaux, infuse cet ouvrage d’une authenticité rare.
Loin d’être un simple traité politique, Carnets de Palestine de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier nous mène de Tel-Aviv à Naplouse en passant par Jérusalem et Bethléem, explorant la francophonie comme un espace de liberté intellectuelle. Pour les enseignants et les élèves rencontrés, le français est une fenêtre ouverte, un territoire immatériel où les entraves physiques s’effacent devant la culture et la poésie.
À travers des portraits saisissants, les auteures dépeignent un quotidien marqué par l’absurdité administrative et l’occupation, tout en rendant hommage à la mémoire du lieu, notamment via les archives photographiques de l’École biblique de Jérusalem.
Ces Carnets de Palestine de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier réussissent à humaniser un conflit souvent réduit à des statistiques. En donnant la parole aux Sœurs du Rosaire, aux artistes ou aux pédagogues, le récit révèle une réalité complexe et une dignité profonde.
Écrit dans le sillage des événements de l’automne 2023, ce témoignage revêt une importance capitale, s’affirmant comme une œuvre de mémoire. C’est un livre essentiel pour quiconque souhaite comprendre la Palestine non par ses frontières, mais par ses visages et sa voix.
Deux regards, une seule voix : la rencontre de la plume et de l’image
Cette alliance artistique permet de saisir la complexité palestinienne dans toute sa verticalité. Sylvie Jopeck apporte une plume d’une grande finesse, capable de traduire les émotions les plus imperceptibles, de sonder les silences chargés d’histoire et de mettre en mots les « non-dits » qui habitent souvent les zones de conflit. À ses côtés, Catherine Thuillier déploie un regard photographique qui ne cherche pas le spectaculaire, mais s’attache à saisir la réalité brute du quotidien. Son objectif capture la beauté fugace d’un paysage baigné de lumière ou la dignité d’un visage marqué par l’attente, offrant un contrepoint visuel essentiel au récit.
Ensemble, elles ont arpenté les territoires d’Israël et de Palestine durant plus d’une décennie, de 2012 à 2023. Ce temps long, rare à l’époque de l’information immédiate, leur a permis d’accumuler une connaissance profonde des nuances du terrain. Elles ont appris à connaître les détours des routes, la pesanteur des check-points et la chaleur des accueils, dépassant la simple posture d’observatrices pour devenir des témoins de proximité.
Leur collaboration s’enracine dans une véritable éthique de la transmission. Actrices engagées de la francophonie, elles n’ont pas seulement parcouru le pays pour en rapporter des images, mais ont œuvré concrètement à la vitalité de la langue française.
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En plaçant l’échange humain et la réciprocité culturelle au centre de leur démarche, elles offrent un témoignage où l’art de raconter et l’art de voir s’unissent pour briser l’isolement géographique et mental imposé par les murs.
Dans ces pages, la langue française ne se contente pas d’être apprise ; elle est vécue comme un trait d’union, un espace de liberté où la parole circule librement malgré les entraves du réel.
Chronique d’une terre fragmentée : une immersion au cœur des enjeux palestiniens
Cette immersion au cœur de la réalité palestinienne proposée par Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier ne se contente pas de survoler les événements ; elle s’enracine dans une observation profonde de ce qui constitue l’existence sous tension. En structurant leur récit autour de la langue, de la vie quotidienne et de la mémoire, les auteures offrent une analyse multiforme qui dépasse le simple constat pour toucher à l’essence de la survie d’un peuple.
Dans Carnets de Palestine de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier, le politique s’efface derrière l’humain. Là où les discours officiels parlent de frontières et de traités, les auteures nous parlent de l’attente aux check-points, de la ferveur des enseignants et de la transmission entre les générations. Cette approche permet de comprendre que la géopolitique n’est pas qu’une affaire de cartes, mais une réalité physique qui s’inscrit sur les corps et dans les trajectoires de vie. En se focalisant sur l’individu, l’ouvrage rend au conflit sa réalité charnelle et sensible, rendant la lecture d’autant plus percutante.
Dès lors, la culture devient le dernier bastion de la liberté. Dans un espace où les mouvements sont entravés par des murs et des barbelés, l’esprit trouve son affranchissement dans la littérature, la poésie et la pratique d’une langue étrangère comme le français.
La culture n’est plus ici un luxe ou un simple divertissement, mais une arme de protection massive contre l’effacement. Elle est ce qui permet de maintenir un lien avec l’universel, de préserver une identité face à la fragmentation du territoire et de cultiver une espérance qui, bien que malmenée, demeure indomptable. À travers cette triade, Langue, Vie et Mémoire, l’ouvrage démontre que tant que la pensée circule et que les souvenirs sont consignés, la liberté de l’âme reste hors de portée de toute occupation.
La Francophonie comme « langue refuge » et acte de résilience
Le livre explore avec une grande finesse la place singulière du français dans cet environnement morcelé. Si l’anglais s’impose comme la langue de la nécessité économique et des échanges internationaux, le français persiste comme une « langue de cœur » et un espace de résistance culturelle.
Pour les Palestiniens rencontrés, la francophonie ne se limite pas à un apprentissage linguistique ; elle devient une véritable « langue refuge ». Dans le contexte d’une « prison à ciel ouvert », le français offre une clé de sortie immatérielle.
Par l’étude de la littérature, la poésie de Darwich ou de Hugo, et le partage des mots,les esprits s’affranchissent de l’enclavement géographique. Cet espace d’interculturalité permet de rejoindre un territoire de pensée universel où la dignité humaine est préservée, faisant de chaque cours de langue un acte de résistance contre l’enclavement mental.
Cartographie d’un quotidien sous entraves
À travers des portraits d’une grande humanité, les auteures nous plongent dans la réalité brute de la vie sous occupation. Le lecteur suit Salah, ce chauffeur de confiance dont la connaissance des routes sinueuses est une science de la survie, ou Fatmé Askar, conseillère pédagogique dont la mission est de maintenir l’éducation malgré le chaos.
À travers leurs regards, on prend la mesure de « l’absurdité administrative » érigée en système : l’incertitude permanente des check-points volants, l’aléa des permis de circuler et la fragmentation du temps.
Cette pression constante ne pèse pas seulement sur les corps entravés dans leurs mouvements les plus simples, mais sature la santé mentale, transformant chaque trajet en une épreuve de patience et de courage. Le livre documente ainsi une géographie de l’entrave où chaque kilomètre parcouru est une victoire.
La mémoire comme rempart contre l’effacement
L’ouvrage accorde une importance capitale au poids de l’histoire et à la puissance de l’image pour contrer l’oubli. Un moment charnière du récit se situe à la photothèque de l’École biblique de Jérusalem.
La découverte de plaques de verre centenaires agit comme un révélateur saisissant : ces clichés immortalisent une Palestine disparue, une vie sociale, architecturale et culturelle qui atteste d’une continuité historique millénaire. En faisant dialoguer ces images d’autrefois avec les paysages meurtris d’aujourd’hui, l’œuvre souligne que la préservation de la mémoire n’est pas une démarche nostalgique, mais un acte de survie politique.
Documenter le passé, c’est affirmer une identité inaliénable et rappeler que, si les murs peuvent diviser la terre, ils ne peuvent effacer les traces d’un peuple et de son histoire.
Une mosaïque humaine contre l’effacement
L’apport majeur de Carnets de Palestine de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier réside dans sa force de déconstruction : il parvient à réhumaniser un conflit trop souvent réduit, dans l’espace médiatique, à de froides statistiques ou à des slogans simplificateurs.
En se détournant du fracas des armes pour écouter le souffle des vies ordinaires, Sylvie et Catherine redonnent un visage et une voix à une réalité confisquée.
Le livre tire sa richesse de la diversité des témoignages recueillis. En donnant la parole à des figures de la société civile, qu’il s’agisse d’enseignants passionnés luttant pour l’avenir de leurs élèves, de religieux comme les Sœurs du Rosaire incarnant une présence historique et sociale, ou d’artistes traduisant la douleur en beauté, il révèle une Palestine d’une immense complexité.
Loin des clichés et des représentations binaires, l’œuvre dévoile une société vibrante, cultivée et plurielle, dont la survie dépend autant de sa foi en l’éducation que de sa créativité.
Par ailleurs, l’ouvrage propose une réflexion philosophique et sensible sur l’identité apatride et le sentiment d’exil. Cette quête de soi, au milieu d’un territoire fragmenté, est magnifiée par un dialogue constant avec les grandes figures de la pensée palestinienne.
Les références aux poètes Mahmoud Darwich et Elias Sanbar ne sont pas de simples ornements littéraires ; elles agissent comme des boussoles intellectuelles. Elles permettent de lier l’expérience intime des personnes rencontrées à une portée plus universelle : celle de l’attachement à la terre, de la nostalgie de l’absence et de la nécessité vitale de se raconter pour ne pas disparaître.
En somme, l’œuvre apporte une pierre essentielle à la compréhension de la « condition palestinienne », vue non comme un problème politique à résoudre, mais comme une expérience humaine à partager.
Un pont entre les rives : urgence du témoignage et résonance universelle
L’impact de Carnets de Palestine de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier dépasse le cadre du simple récit de voyage pour s’inscrire dans une actualité brûlante. Parce qu’il a été achevé dans le sillage des événements du 7 octobre 2023, l’ouvrage revêt une dimension à la fois tragique et impérieuse.
Il ne se contente pas de décrire un état des lieux ; il devient une archive vivante de ce qui est aujourd’hui menacé ou altéré. Cette temporalité particulière confère au texte une urgence nécessaire : celle de fixer les visages et les voix avant que le fracas de l’histoire ne les recouvre.
La portée du livre est également géographique et sociale, agissant comme un pont symbolique entre la diaspora palestinienne, notamment à Paris, et la réalité brute du terrain.
En consacrant ses derniers chapitres aux liens tissés en France, à travers la chorale Amwaj ou les rencontres rue des Carmes, l’ouvrage rappelle que la Palestine n’est pas qu’une enclave lointaine, mais une culture en mouvement, capable de s’exporter et de dialoguer avec l’Occident. Il offre aux lecteurs, et particulièrement à ceux qui vivent l’exil, un miroir fidèle et digne de leur terre d’origine.
L’impact de cette œuvre est profondément pédagogique et culturel. En mettant en lumière le travail acharné des professeurs de français et des institutions éducatives, Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier témoignent d’une vitalité intellectuelle que les murs ne peuvent contenir.
Elles démontrent que l’enseignement d’une langue étrangère est, en Palestine, bien plus qu’un exercice académique : c’est un outil d’émancipation et un vecteur de diplomatie culturelle. Le livre prouve que tant que la langue circule, le dialogue avec le monde reste ouvert, faisant de la francophonie un bouclier contre l’isolement et un moteur d’espérance pour les générations futures.
Un écrin pour la mémoire : les éditions Le Condottiere
La diffusion de ce témoignage est portée par Le Condottiere, maison d’édition nichée au cœur de Paris. En publiant cet ouvrage, l’éditeur a privilégié l’esthétique du « beau livre » : la qualité du papier et le soin apporté à l’impression y subliment la précision de la plume de Sylvie Jopeck et la force des clichés de Catherine Thuillier.
Cet engagement éditorial permet au récit de dépasser le cadre de l’information pour devenir un véritable objet de transmission, à la fois culturelle et humaniste. Un rempart contre l’oubli : la dignité retrouvée par le verbe et l’image
Carnets de Palestine : D’une ville à l’autre s’impose comme une œuvre de mémoire et de solidarité, dressée comme un rempart contre l’indifférence. En plaçant l’humain au centre de leur dispositif narratif et visuel, Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier ne se contentent pas de décrire une situation ; elles honorent une présence. Elles s’inscrivent dans une démarche de vérité, refusant de céder à la facilité des raccourcis sémantiques ou des jugements hâtifs.
Leur travail fait écho au vœu d’Albert Camus, cité par les auteures : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». En choisissant les mots avec justesse et en capturant les images avec pudeur, elles réussissent le tour de force de restituer la dignité d’un peuple trop souvent dépossédé de son propre récit. Elles nous rappellent que derrière chaque statistique et chaque mur, il existe une volonté de vivre, de créer et de transmettre qui ne faiblit pas.
C’est un livre essentiel pour quiconque souhaite comprendre la Palestine autrement. Il invite à un déplacement du regard : la Palestine n’y est plus définie par ses frontières contestées ou ses divisions politiques, mais par l’épaisseur de ses visages, la mélodie de sa voix et la force de sa culture. Cet ouvrage est une main tendue, un témoignage précieux qui prouve que, tant que l’on continue à nommer et à regarder l’autre dans son humanité, l’espoir d’un dialogue demeure.
Brahim Saci
Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier, Carnets de Palestine : d’une ville à l’autre, Éditions Le Condottiere, 2026.

