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Cambelopoulos, ou la main contre le titre

Cambelopoulos main titre

L’une des salles du monastère restauré par Carlos Cambelpoulos. Photo D. Aubourg/Diasporadz

Dans cette chronique, Didier Aubourg revient sur le parcours de Carlos Cambelopoulos, l’homme qui a opposé la main au titre et bâti un lieu pour ceux qu’on ne reconnaît pas. Du Caire à La Canée, il montre comment une œuvre peut tenir debout sans validation, et comment un geste peut défaire un verdict.

Splantzia

Je ne connaissais pas Carlos Cambelopoulos. J’ai franchi le seuil de son monastère sans rien attendre, dans le quartier de Splantzia, derrière l’Agora, au cœur de la vieille ville de La Canée. Un ancien monastère vénitien, Santa Maria della Misericordia, élevé en 1583 par des moines augustins.

À l’intérieur, des bronzes. Des corps nus, étirés, à la surface griffée, debout contre la pierre ou allongés sur des tables de verre. Des bustes logés dans des niches ouvertes à même les colonnes. Un Minotaure m’a retenu plus longtemps que les autres. Sa masse sombre semblait prise dans une boucle : le corps sortait de lui-même pour y revenir aussitôt. J’ai pensé au ruban de Möbius, à cette surface où l’endroit et l’envers finissent par se rejoindre. Je ne sais pas si Cambelopoulos l’avait voulu ainsi. C’est seulement ce que j’y ai vu, et cela m’a fasciné.

Stella Koutsoupaki m’accompagnait, présidente de l’association franco-hellénique de La Canée, qui tient ses quartiers dans les murs mêmes du monastère. Devant les sculptures, elle a raconté l’enfance. Le Caire, où Carlos était né en 1931. L’Opéra, en face duquel se trouvait le grand salon où il fut placé comme apprenti coiffeur, à quatorze ans. Il y gagnait déjà sa vie1.

Puis elle a rapporté une scène. Le père, qui avait toujours préféré le fils aîné, demanda un jour au cadet s’il possédait un diplôme. L’enfant répondit que non. Le père lui tourna le dos2.

J’écoutais ce silence tomber dans une salle remplie de son œuvre. Entre ce dos tourné et les bronzes devant moi, toute une vie venait de s’ouvrir.

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Le Caire, Paris

Le Caire de ces années-là parlait plusieurs langues. Grecs, Italiens, Levantins, Arméniens y vivaient mêlés, dans une ville tournée vers la Méditerranée autant que vers le Nil. C’est là, à quatorze ans, que Carlos entra dans un grand salon, en face de l’Opéra, pour y laver les bacs.

On lui confia bientôt les chevelures et les perruques des chanteurs de l’Opéra. Selon lui, il sculptait déjà avec ses mains. La matière était le cheveu, le geste était celui qui viendrait plus tard sur la pierre. La main avait commencé son apprentissage avant que personne ne lui donne un nom.

En 1951, il part pour Paris. Diplôme de coiffure à vingt ans, puis le salon Fernand Aubry, et bientôt les sœurs Carita, dont la maison habillait les têtes du monde entier. Le jour appartenait au salon ; la nuit, à l’atelier.

À Montparnasse, il travaillait la terre, le bronze, la pierre. Autodidacte, il suivit plus tard des cours du soir à l’École des arts. Ses jours de repos le menaient chiner aux Puces, où il rassemblait la collection qui peuplerait un jour le monastère3.

Le père avait réclamé un titre. Le fils l’obtint, puis le laissa loin derrière lui.

Au musée de Carlos Cambelopoulos, les œuvres d’art se côtoient sans hiérarchie aucune. Photo D. Aubourg/Diasporadz

La main et le titre

Un diplôme atteste. Il dit qu’une compétence a été vérifiée, qu’une instance a regardé, mesuré, validé. Il rassure parce qu’il situe celui qui le détient dans un ordre reconnu. La question du père relevait de cet ordre. As-tu un titre, c’est-à-dire, une autorité a-t-elle confirmé ta valeur.

La main ne demande aucune confirmation. Elle sait avant de pouvoir dire ce qu’elle sait. L’enfant qui coiffait les chanteurs de l’Opéra apprenait ce que nul examen n’enregistre : la résistance d’une matière, le point exact où elle cède, la forme qui naît sous la pression des doigts. Ce savoir passerait plus tard du cheveu à l’argile, de l’argile au bronze. La main avait raison avant que l’esprit ne sache le formuler.

Entre le coiffeur et le sculpteur, nous traçons une frontière. D’un côté le métier, de l’autre l’art. Cette frontière nous paraît naturelle. Elle relève de la convention. Pour la main, elle n’existe pas. Le geste qui façonne une chevelure et celui qui façonne un visage de pierre procèdent du même apprentissage et de la même intelligence logée dans les doigts.

Dans le monastère, le salon a été gardé intact. Les peignes, les flacons, les boîtes Carita, les photographies de coiffures. La salle voisine montre les bronzes. Rien n’y hiérarchise les deux pièces. Carlos, sans doute, ne les séparait pas davantage.

Ce que le père réclamait, une instance qui garantisse, notre époque le réclame encore, sous d’autres noms. Nous certifions, nous validons. Aucune validation n’a jamais fait une œuvre. Le titre dit qu’un savoir est conforme. Il ne dit rien de ce qu’une main saura inventer.

Et cette main n’a pas seulement fait des œuvres. Elle a fait un lieu.

Le lieu et ses vies

Le monastère avait déjà vécu plusieurs vies avant la sienne. Élevé en 1583 par des moines augustins, l’un des quatre couvents latins de la ville fortifiée, il devint après la prise ottomane de 1645 la demeure d’un notable. En 1923, l’échange des populations le divisa en logements pour des familles grecques chassées d’Asie Mineure. Quand Carlos l’acheta en 1991, il restaura dix années durant, sur ses seuls fonds, en s’appuyant sur une gravure du XVIIe siècle et sur les relevés du Vénitien Giuseppe Gerola, venu photographier les monuments de Crète en 1900, avant qu’ils ne disparaissent4.

Dans ces murs chargés, il rassembla un monde. Un Apollon dessiné à l’encre par Cocteau. Un mur d’icônes byzantines sous la voûte. Une Vierge de bois polychrome du XVIe siècle. Des visages venus d’Égypte. Une bibliothèque d’art presque entièrement française. Un livre de plain-chant ouvert sur un Salve Regina, comme un salut rendu à la Vierge de Miséricorde dont le couvent portait le nom. L’enfant que son père disait sans valeur avait réuni sous une seule voûte des siècles et des langues.

Ses propres bronzes y prennent place sans hiérarchie, parmi les maîtres qu’il collectionnait. Aucune cloison entre son œuvre et celle des autres. Et son buste du poète Cavafy se dresse depuis 2002 à la Bibliothèque d’Alexandrie. L’enfant grec du Caire avait rendu à l’Égypte un de ses plus grands poètes de langue grecque5.

Il y a là une boucle que le lieu seul pouvait fermer. Un Grec né en Égypte rachetait la maison qui avait abrité des Grecs chassés d’ailleurs. L’exilé de naissance trouvait enfin où poser ses racines, dans une demeure faite pour les déracinés.

En 2018, il fit de l’ensemble une fondation, à laquelle il légua tout. Un pôle culturel ouvert sur le monde, et une résidence accueillant de jeunes artistes. Celui à qui un père avait refusé une place passait ses dernières années à en ouvrir une aux autres6.

Le seuil, de nouveau

Je suis sorti dans la lumière de Splantzia, par où j’étais entré. La scène racontée au début de la visite m’accompagnait encore, mais elle avait changé de poids.

Un homme avait reçu, très jeune, le verdict d’un père. Il avait passé sa vie à le rendre caduc, une forme après l’autre. Jamais par un plaidoyer. Par de la matière travaillée, posée dans le monde et qui y demeure.

Nous vivons un temps qui réclame des garanties. Le monastère laisse entrevoir une autre mesure, affranchie de toute instance préalable. Une œuvre ne reçoit pas sa valeur de ceux qui l’autorisent. Elle tient debout d’elle-même, comme les bronzes dans la salle.

Reste une question, que la pierre pose mieux que les mots. Combien d’œuvres ne sont jamais advenues, parce qu’un titre avait manqué, ou parce qu’une voix, un jour, avait dit qu’elles ne vaudraient rien ?

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg, ingénieur, écrivain et poète. Animateur de l’émission Passeurs & Rêveurs des mots sur Radio Top Side. Cofondateur de l’association Les Plumes des Rivieras. Auteur du recueil Ce que l’Univers murmure (Les Bonnes Feuilles, 2026) et des romans Alex (2025), traduit en grec par Costas Ntantinakis et présenté au Festival du Livre de La Canée en juin 2026, Silence Réseau et Le Sorcier. Son adaptation en prose des mythes mésopotamiens, Anunnaki, murmures cosmiques, paraîtra en juillet 2026. Contributeur à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF. Publie sur Diasporadz.

Notes

  1. Fondation Carlos Cambelopoulos, notice « L’Homme », fccmmc.gr/fr/l-homme (consulté en juin 2026). Naissance au Caire en 1931, apprentissage au salon face à l’Opéra. ↩︎
  2. Témoignage de Stella Koutsoupaki, présidente de l’Association franco-hellénique de La Canée, recueilli lors de la visite du musée, La Canée, juin 2026. ↩︎
  3. Fondation Carlos Cambelopoulos, notice « L’Homme », fccmmc.gr/fr/l-homme (consulté en juin 2026). Salon Fernand Aubry, sœurs Carita, atelier de Montparnasse, École des arts, collection rassemblée aux Puces. ↩︎
  4. Fondation Carlos Cambelopoulos, notice « Le monastère », fccmmc.gr/fr/le-monastere (consulté en juin 2026). Édification en 1583 par les Augustins, occupation ottomane après 1645, partage en logements de réfugiés en 1923, achat en 1991, restauration de 1991 à 2001 d’après les relevés de Giuseppe Gerola. ↩︎
  5. Galerie Zygos, notice « Carlos Cambelopoulos », zygos4art.com (consulté en juin 2026). Buste de Cavafy à la Bibliothèque d’Alexandrie depuis 2002 ; médaille de sculpture à la Biennale d’Europe (1969), premier prix de la Ville de Paris (1980). ↩︎
  6. Fondation Carlos Cambelopoulos, notice « La Fondation », fccmmc.gr/fr/fondation (consulté en juin 2026). Constitution de la fondation en 2018 et résidence pour jeunes artistes. ↩︎

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