Site icon Diasporadz – Tout sur la diaspora algérienne

« Bain de vin sous l’olivier » d’Amar Benhamouche : un premier recueil incandescent

Bain de vin sous l’olivier de Amar Benhamouche

Première de couverture du recueil de poésie biingue "Bain de vin sous l’olivier" de Amar Benhamouche. Photo montage

Avec « Bain de vin sous l’olivier », Amar Benhamouche signe un premier recueil en langue arabe, proposé ici dans une édition bilingue traduite en français par Arwa Ben Dhia. C’est un recueil incandescent où l’amour et la révolution se confondent. Entre exil, mémoire numide, sensualité et colère sociale, sa poésie érige un pont entre les blessures de l’histoire et les désirs du présent. Une voix neuve, libre et profondément humaniste.

Amar Benhamouche incarne la figure de l’intellectuel polyvalent, dont le travail tisse des liens constants entre les rives de la Méditerranée et les disciplines artistiques. Originaire d’Akbou, ville nichée au cœur de la vallée de la Soummam en Kabylie, il porte en lui les racines d’une terre où la parole est un art sacré.

Psychologue de formation, Amar Benhamouche a développé une sensibilité particulière pour l’analyse des profondeurs de l’âme humaine, une expertise qui nourrit subtilement son écriture. Cette approche clinique se double d’une rigueur journalistique : en tant que journaliste indépendant, il observe et documente le monde, traduisant les réalités sociales en récits percutants.

Il a grandi dans l’écho des vers oraux. Loin de laisser cet héritage s’éteindre, il le transpose dans la modernité et l’exil en cofondant à Paris le festival La Tour Poétique, un espace dédié à la célébration du verbe et de la diversité culturelle. Son engagement en tant que militant culturel fait de lui un bâtisseur de ponts, œuvrant pour la visibilité des expressions poétiques.

À LIRE AUSSI
Le pape Léon XIV nomme un ancien sans-papiers évêque aux Etats-Unis

Il explore différents formats de narration avant de livrer son œuvre la plus intime. Avec Bain de vin sous l’olivier, publié aux Éditions du Cygne, Amar Benhamouche signe son premier recueil personnel. Ce titre, évocateur de sensualité et de racines méditerranéennes, marque son entrée officielle dans le paysage poétique contemporain, prolongeant ainsi le souffle de ses ancêtres tout en y imposant sa voix propre. La peinture de Fatma Fatmina présentée sur la couverture de ce recueil entretient un dialogue symbolique profond avec le titre de l’œuvre d’Amar Benhamouche, Bain de vin sous l’olivier.

La femme représentée semble émerger ou être immergée dans des nuances de bleu et de rose qui évoquent une atmosphère onirique ou spirituelle. Cette posture méditative et dénudée suggère une forme de pureté originelle ou de rituel, faisant écho à l’idée du « bain » du titre.

La composition intègre des éléments végétaux qui encadrent le personnage, rappelant la présence protectrice et ancestrale de l’olivier mentionné dans le recueil. C’est un arbre chargé de sacré dans les cultures méditerranéennes, souvent symbole de paix et de sagesse.

Bien que le liquide ne soit pas représenté littéralement, les tons chauds et le style pictural de Fatma Fatmina évoquent une certaine ivresse sensorielle et esthétique. Le contraste entre les teintes froides (le bleu) et les tons chair rappelle la dualité présente dans le titre : l’eau (le bain) et la terre/soleil (le vin et l’olivier).

En choisissant cette œuvre pour illustrer son recueil, l’auteur Amar Benhamouche crée un pont entre la poésie des mots et la poésie visuelle, plaçant la femme au centre d’un univers où la nature et le sacré se rejoignent.

À LIRE AUSSI
Table ronde sur l’Etoile nord‑africaine à l’IMA

L’alchimie du sens et du sacré

La préface d’Arwa Ben Dhia dévoile une œuvre où la poésie n’est jamais un simple embellissement, mais une nécessité vitale, presque organique. Amar Benhamouche y pratique une véritable alchimie : il transforme la douleur de l’exil, les fractures sociales et les ombres de l’histoire en une célébration ardente de la vie. Cette « symphonie humaniste » repose sur trois axes qui structurent l’ensemble du texte.

D’abord, une géographie de la mémoire, ancrée dans une Algérie charnelle, dans une Numidie à la fois historique et rêvée. Cette terre n’est pas un décor, mais un refuge contre l’effacement culturel. Les figures de Jugurtha et de la Kahina y surgissent comme des présences vivantes, non pas des vestiges, mais des emblèmes d’une insoumission qui traverse les siècles.

Ensuite, la chair comme verbe. L’érotisme et la sensualité, loin d’être gratuits, s’inscrivent dans une tradition mystique où le corps féminin devient miroir du divin. Dans la lignée d’Ibn Arabi, Benhamouche sacralise l’amour pour en faire un acte de liberté. Aimer, dans ce recueil, revient à contester l’ordre établi, à fissurer les dogmes, à réintroduire la lumière dans les zones que l’obscurantisme voudrait obscures.

À LIRE AUSSI
Meriem Ait El Hara, l’art comme traversée intérieure

Enfin, le verbe contre le glaive. La plume de Benhamouche, décrite comme une « arme pacifique », se dresse contre les marchands de certitudes, les trafiquants du sacré, les injustices économiques qui broient les plus vulnérables. La poésie devient alors un espace de résistance, un souffle offert aux parias, aux silencieux, aux assoiffés de justice.

Cette architecture thématique s’accompagne d’une esthétique de la transgression. Arwa Ben Dhia insiste sur l’usage subtil de l’oxymore, où le « vin » de la révolte coule sous « l’olivier » de la sagesse ancestrale. Cette tension, toujours maintenue, donne au texte une densité presque tactile. Rien n’y est tiède : chaque image, chaque rythme, chaque éclat de phrase semble vouloir secouer le lecteur, l’obliger à se confronter à ses propres ombres et à ses propres désirs de liberté. « On ne ressort pas indemne de cette lecture », prévient la préfacière, et l’avertissement n’a rien d’excessif.

L’influence des grands humanistes et des chansonniers révoltés, Ferré, Brel, confère au recueil une portée universelle. Ce n’est plus seulement la voix d’un homme ou d’un peuple, mais une invitation adressée à tous : éveiller les consciences, réconcilier la beauté et la révolte, redonner au verbe sa puissance de transformation.

La traduction : un acte poétique, politique et culturel

Dans Bain de vin sous l’olivier de Amar Benhamouche, la traduction arabe-français n’est pas un simple choix éditorial : elle constitue l’un des gestes fondateurs du livre. Le recueil se présente comme un dialogue en miroir, où le texte arabe et sa transposition française se font face, offrant au lecteur une immersion dans cette double respiration. Arwa Ben Dhia, traductrice et préfacière, ne se limite pas à transposer les poèmes ; elle recrée un espace bilingue où les deux langues respirent ensemble, comme deux rives du même exil.

Dans sa préface, elle éclaire la dimension sensuelle et humaniste de l’œuvre, rappelant que chez Benhamouche, « l’amour et la révolution ne sont pas antagonistes mais indissociables ». Sa traduction prolonge cette vision : elle restitue la tension entre douceur et révolte, entre lyrisme et colère sociale, entre sacré et profane.

Les poèmes arabes reposent sur des rythmes internes, des répétitions, des images tranchantes. La traductrice parvient à préserver cette pulsation en adoptant une langue souple, parfois abrupt, toujours fidèle à l’énergie du texte. Ainsi, « نحن لا نستحق الموت » devient « Nous ne méritons pas de mourir » : une sobriété qui conserve intacte la force du cri.

Les passages érotiques, nombreux, sont rendus avec précision, sans euphémisation ni surenchère. La fidélité est littérale, mais la charge symbolique, le corps féminin comme territoire sacré, demeure pleinement perceptible.

Le texte arabe est traversé par une colère contre les dogmes, les injustices, les pouvoirs. La traduction restitue cette intensité sans la lisser. Dans Prisonnier de la nuit, « أحرق معها في اختصار » devient : « Je brûlerai avec lui en abrégé ». La formulation française conserve l’étrangeté volontaire du vers original, son heurt, son tranchant.

Les références numides, kabyles, historiques, religieuses ou mythologiques sont maintenues telles quelles. Arwa Ben Dhia ne cherche pas à occidentaliser le texte : elle fait confiance au lecteur et laisse les noms, Jugurtha, Dihya, Caius Marius, Hassan ibn al-Nu’man, résonner dans leur densité propre.

Le livre Bain de vin sous l’olivier de Amar Benhamouche n’est pas un recueil bilingue juxtaposé : c’est un espace de conversation entre deux langues. Le français éclaire l’arabe, l’arabe éclaire le français. Le lecteur circule entre les deux, comme le poète circule entre exil et patrie, entre mémoire et présent. En faisant cohabiter l’arabe et le français sans hiérarchie, Amar Benhamouche et Arwa Ben Dhia transforment la dualité linguistique en une unité poétique, prouvant que la langue de l’autre peut aussi être la demeure de soi.

L’esthétique de la faille et du jaillissement

Le recueil d’Amar Benhamouche ne se lit pas comme une simple succession de vers, mais comme une cartographie sensible où la douleur de l’absence se confronte à la fureur de vivre. À travers une langue dense et imagée, l’auteur explore les tensions entre l’identité perdue et la liberté à conquérir.

L’exil, chez Benhamouche, n’est pas un silence, mais un murmure constant. Si le poète vit « loin de ses terres natales », l’Algérie et l’Afrique du Nord constituent son oxygène intérieur. L’olivier, figure centrale de son imaginaire, devient l’emblème d’une résistance silencieuse : ses racines, « enfoncées dans la terre numide », rappellent que l’identité est un ancrage que ni le temps ni la distance ne peuvent rompre.

Cette mémoire est aussi historique ; en convoquant Jugurtha ou Dihya, l’auteur réhabilite une histoire berbère souvent occultée, rendant ainsi hommage à ses « figures tutélaires ». Le titre lui-même, « Bain de vin sous l’olivier », agit comme un manifeste : il suggère une ivresse poétique libératrice, une célébration de la vie qui s’épanouit à l’ombre protectrice de l’arbre ancestral.

Dans cette poésie, le corps devient le premier territoire de la révolution. L’amour n’y est jamais passif : il est une insurrection contre les dogmes et les tabous qui « incarcèrent l’amour libre ». La sensualité est frontale, presque sculpturale, transformant la femme en une entité plurielle, à la fois muse, patrie et humanité. En voulant être « goutte d’eau dans ta baignoire » ou en dessinant des « déesses sur tes seins », le poète utilise l’érotisme comme une arme de libération face à la grisaille du monde et à la rigidité des morales établies.

Parallèlement à cette quête de beauté, le recueil est irrigué par une colère lucide. Benhamouche se fait la voix des humiliés, dénonçant avec virulence la pauvreté, l’hypocrisie religieuse et l’ombre des régimes autoritaires. Sa poésie refuse l’aliénation : « Je n’achète pas ma liberté ! », scande-t-il, s’opposant aux « fantômes malveillants des dirigeants ».

À travers la figure de la prostituée ou de la classe laborieuse, il peint le portrait d’une humanité spoliée mais debout, transformant la mélancolie en un levier de résistance. Jamais le désespoir ne triomphe totalement ; il s’efface devant une volonté farouche de recommencement.

L’écriture d’Amar Benhamouche se distingue par sa richesse intertextuelle. Véritable carrefour des cultures, son œuvre fait dialoguer Kateb Yacine avec Faulkner, Hugo avec Van Gogh, ou encore les mélodies de Léo Ferré avec les mythes de Vénus et de Séléné.

Ce métissage stylistique, riche en oxymores et métaphores filées, dessine le portrait d’un poète voyageur qui, entre deux rives, cherche à bâtir une demeure universelle faite de mots et de révoltes. La structure du recueil alterne d’ailleurs entre éclats poétiques fulgurants et textes plus narratifs, créant un rythme respiratoire qui imite les pulsations du cœur entre apaisement et révolte.

Une poétique de l’affranchissement : l’éveil d’une conscience universelle

L’apport de ce recueil au paysage littéraire contemporain réside dans sa capacité à transformer l’expérience intime et régionale en un cri universel. Amar Benhamouche ne se contente pas de témoigner ; il refonde le rôle du poète en tant que gardien de la mémoire et moteur de changement.

L’un des apports majeurs de l’œuvre est la manière dont elle propulse la voix kabyle dans une modernité radicale, en la dépouillant de toute tentation folkloriste. En reliant l’histoire numide, jadis terre de résistance, aux luttes sociales et politiques d’aujourd’hui, l’auteur fait de son identité un levier de compréhension du monde. L’exil n’est plus seulement un déchirement géographique, mais devient une « révolution intérieure », un espace de recul nécessaire pour observer et questionner les paradoxes de notre époque.

L’écriture de Benhamouche se définit avant tout comme une poétique de la résistance. Chaque vers est une charge contre la censure, qu’elle soit politique ou morale, et contre les dogmes qui figent la pensée. En évoquant la création d’un « cinquième évangile », le poète exprime sa volonté de bâtir une parole nouvelle et affranchie, capable de combler l’effondrement des certitudes anciennes. Son œuvre combat activement la résignation et l’effacement des mémoires, imposant le verbe comme un rempart contre l’oubli et l’aliénation.

Le recueil propose une réconciliation inédite entre l’amour et la révolution. Chez Benhamouche, le sentiment amoureux n’est jamais un repli sur soi ou un refuge loin des bruits du monde ; il est, au contraire, une force politique primordiale. Aimer devient un acte de réinvention de la liberté, une manière de contester l’ordre établi par la seule puissance du désir et de la tendresse. C’est peut-être là le legs le plus précieux de ce texte : la certitude que la beauté et l’insurrection sont les deux faces d’une même pièce, indispensables pour rendre à l’humanité sa dignité spoliée.

L’écho d’une parole insurgée : une œuvre en forme de sillage

Au terme de ce voyage poétique, Bain de vin sous l’olivier s’impose comme bien plus qu’une simple entrée en littérature ; c’est un premier recueil d’une maturité étonnante, où chaque mot semble avoir été pesé au trébuchet de l’expérience et de la passion. Amar Benhamouche y déploie une parole ardente, capable de transformer la nostalgie de l’exil en une matrice créatrice d’une puissance rare.

L’œuvre se construit sur une tension permanente, un équilibre fragile et magnifique entre les oliviers immuables de la Numidie et l’effervescence des nuits européennes. En faisant dialoguer les mythes antiques avec les blessures les plus vives de notre contemporanéité, l’auteur compose une fresque profondément humaine. C’est une poésie qui ne se contente pas de décrire la douleur ou l’absence, mais qui les sublime par la dignité et un désir de vivre irrépressible.

En refermant ce livre, le lecteur emporte avec lui la certitude que l’amour, lorsqu’il est vécu comme une révolution, demeure le dernier rempart contre l’obscurantisme. Amar Benhamouche signe ici une œuvre de réconciliation et de lumière qui, fidèle à la promesse de sa préface, « ne laisse pas indemne » et installe durablement sa voix parmi celles qui comptent aujourd’hui.

Brahim Saci

Amar Benhamouche, Bain de vin sous l’olivier, Editions du Cygne

Quitter la version mobile