Averroès, philosophe majeur né à Cordoue, a profondément marqué la pensée européenne en transmettant et en clarifiant l’héritage aristotélicien, ouvrant un pont intellectuel entre mondes arabe et latin.
Dans ce texte, Didier Aubourg nous guide à travers cette trajectoire méconnue, éclairant la filiation intellectuelle qui relie Averroès, le philosophe de Cordoue, à la formation de la pensée européenne.
L’homme de Cordoue
En 1169, à Marrakech, un médecin cordouan d’une quarantaine d’années est présenté au calife almohade Abu Yaqub Yusuf. La rencontre a lieu chez Ibn Tufayl, philosophe et médecin de cour, qui a organisé l’entrevue. Le calife se plaint : les traductions arabes d’Aristote sont obscures, leurs commentateurs anciens n’éclaircissent rien, personne ne comprend vraiment ce que le Grec a voulu dire. Puis il interroge le visiteur sur une question technique : les philosophes pensent-ils que le ciel est éternel ou qu’il a été créé ?
Le médecin, prudent, feint d’abord l’ignorance. Mais le calife, voyant sa réserve, engage avec Ibn Tufayl une discussion si savante que l’invité finit par parler librement. À la fin de l’audience, Abu Yaqub Yusuf lui confie une mission : reprendre les textes d’Aristote et les rendre intelligibles.
Cet homme s’appelle Muhammad ibn Ahmad ibn Rushd. L’Occident latin le connaîtra sous le nom d’Averroès. Il vient d’accepter, sans le savoir encore, le travail d’une vie.
Ibn Rushd est né en 1126 à Cordoue, dans une famille de juristes. Son grand-père, Abu al-Walid, avait été grand cadi de la ville et imam de la Grande Mosquée. Son père occupa les mêmes fonctions. Le droit malékite coule dans ses veines avant même qu’il ne l’étudie. Il le maîtrise assez pour devenir à son tour cadi de Séville, puis de Cordoue. Mais le droit ne lui suffit pas.
Il étudie la médecine, compose un traité général, le Kulliyyat (les « Généralités », que les Latins appelleront Colliget), qui circulera dans toute l’Europe médiévale. Il étudie l’astronomie, la physique, la logique. Et surtout, il lit Aristote. Non pas en passant, non pas pour orner sa culture, mais avec l’acharnement de celui qui pressent que là se trouve une méthode de pensée irremplaçable.
Al-Andalus au XIIe siècle n’est pas le paradis de tolérance que certains fantasment. Les Almohades, dynastie berbère venue du Maghreb, ont imposé un islam rigoriste. Les élites chrétiennes et juives qui refusent la conversion sont poussées à l’exil. Maïmonide, contemporain d’Averroès, a dû fuir Cordoue avec sa famille. Mais ce même pouvoir almohade patronne la philosophie, du moins tant qu’elle reste affaire de cour, loin des foules. Le calife veut des médecins savants, des conseillers cultivés, des esprits capables de penser le monde. Il ne veut pas que ces pensées descendent dans la rue.
Averroès navigue dans cet espace étroit. Juriste par fonction, il rend la justice selon la loi révélée. Philosophe par nécessité intellectuelle, il poursuit une enquête que cette même loi, interprétée strictement, pourrait condamner. Il vit dans une tension permanente entre deux exigences : celle de la foi, qui commande la soumission, et celle de la raison, qui ne connaît d’autre autorité que la démonstration.
Cette tension le porte pendant trente ans. Elle finira par le perdre.
Le Commentateur
Ce qu’Averroès entreprend après l’audience de Marrakech dépasse l’exercice de traduction. Il ne s’agit pas de rendre Aristote en arabe plus fluide. Il s’agit de penser avec lui, parfois contre lui, toujours au plus près de son texte.
Averroès produit trois types de commentaires, pour trois publics distincts. Les abrégés (jawami) résument la doctrine pour les débutants. Les commentaires moyens (talkhisat) exposent les arguments en les reformulant. Les grands commentaires (tafsirat) procèdent autrement : ils citent le texte d’Aristote phrase par phrase, puis déploient l’analyse, objection après objection, distinction après distinction. Rien n’est laissé dans l’ombre. Aucune difficulté n’est contournée.
Cette méthode de lecture intégrale refuse deux facilités. La première serait l’allégorie : prétendre que le texte dit autre chose que ce qu’il dit, pour le rendre compatible avec des croyances extérieures. La seconde serait le dogme aveugle : accepter une thèse parce qu’Aristote l’a formulée, sans en examiner les raisons. Averroès ne veut ni plier le Grec à la révélation, ni le transformer en prophète infaillible. Il veut comprendre ce que la raison, livrée à elle-même, peut établir.
Dans son Fasl al-maqal, le Discours décisif, il pose la question frontalement : la philosophie est-elle licite en islam ? Sa réponse est affirmative, et l’argument est juridique autant que philosophique. Le Coran commande de réfléchir sur la création. Réfléchir rigoureusement, c’est raisonner par démonstration. Donc la démonstration, loin d’être interdite, est prescrite. Ceux qui ont la capacité de l’exercer en ont le devoir.
Mais Averroès ajoute une mise en garde. La démonstration n’est pas pour tout le monde. Les masses doivent s’en tenir au sens littéral de la révélation. Les théologiens peuvent manier l’argumentation dialectique. Seuls les philosophes accèdent à la démonstration apodictique, celle qui produit la certitude. Vouloir enseigner la philosophie aux non-philosophes, c’est semer le trouble. Chaque discours a son public.
Cette prudence ne le sauvera pas.
Les commentaires d’Averroès arrivent en Europe latine par un chemin improbable. Tolède, reconquise par les chrétiens en 1085, devient au XIIe siècle une plaque tournante de la traduction. Des équipes composées de chrétiens, de juifs et de mozarabes y travaillent à rendre accessibles les textes arabes. Gérard de Crémone, mort en 1187, traduit plus de soixante-dix ouvrages, dont des textes d’Aristote accompagnés de commentaires arabes. Au siècle suivant, Michel Scot, à la cour de Frédéric II en Sicile, traduit les grands commentaires d’Averroès sur la physique, la métaphysique, l’âme.
Ces traducteurs sont des passeurs invisibles. L’histoire retient rarement leurs noms. Pourtant, sans eux, la scolastique médiévale n’aurait pas eu sa matière première. Aristote arrive à Paris et à Oxford dans un triple vêtement : grec d’origine, arabe de transmission, latin de réception. Et il arrive avec son commentateur attitré.
Les maîtres parisiens du XIIIe siècle ne disent pas « Ibn Rushd ». Ils disent « Commentator », sans autre précision. Comme si un seul homme méritait ce titre. Quand ils veulent citer Aristote, ils écrivent « le Philosophe ». Quand ils veulent citer celui qui l’explique, ils écrivent « le Commentateur ». Deux autorités, deux noms communs devenus noms propres.
Thomas d’Aquin, le plus grand théologien du siècle, connaît Averroès intimement. Il le cite, le discute, le réfute. Sur deux points au moins, l’affrontement est frontal. Le premier concerne l’éternité du monde : Averroès, suivant Aristote, soutient que le monde n’a pas eu de commencement ; Thomas maintient la création dans le temps comme vérité de foi, même s’il concède que la raison seule ne peut trancher. Le second concerne l’intellect : Averroès défend la thèse d’un intellect agent unique pour tous les hommes, ce qui semble compromettre l’immortalité individuelle de l’âme ; Thomas combat cette position avec acharnement.
Mais Thomas combat Averroès de l’intérieur. Il utilise ses distinctions, reprend ses problèmes, répond à ses arguments point par point. L’adversaire est devenu interlocuteur incontournable. On peut le réfuter, on ne peut plus l’ignorer. La philosophie chrétienne médiévale se construit en dialogue avec un musulman andalou qui n’a jamais mis les pieds au nord des Pyrénées.
Un courant va plus loin encore. Les « averroïstes latins », autour de Siger de Brabant à Paris, semblent enseigner que la philosophie peut conclure le contraire de ce que la foi affirme, et que les deux vérités coexistent sans se contredire. L’Église condamne cette doctrine en 1270, puis en 1277. Averroès lui-même n’a jamais formulé les choses ainsi : pour lui, il n’y a qu’une vérité, accessible par des voies différentes selon les capacités de chacun. Mais son nom reste attaché à cette thèse de la « double vérité » qu’il n’a pas soutenue.
Ainsi va la postérité des idées. On hérite parfois de ce qu’on n’a pas dit.
La disgrâce et l’oubli sélectif
En 1195, le vent tourne. Le calife al-Mansur, fils de celui qui avait protégé Averroès, cède aux pressions des juristes rigoristes. Un édit condamne la philosophie. Les livres d’Averroès sont brûlés publiquement à Cordoue, à l’exception de ses ouvrages de médecine et d’astronomie. Le philosophe lui-même est exilé à Lucena, petite ville au sud de Cordoue, autrefois à majorité juive.
Les raisons de cette disgrâce restent discutées. Contexte politique : al-Mansur prépare une campagne militaire contre les royaumes chrétiens du nord et cherche l’appui des oulémas conservateurs. Contexte religieux : les thèses philosophiques sur l’éternité du monde et la nature de l’âme heurtent frontalement la doctrine commune. Contexte personnel peut-être : on rapporte qu’Averroès aurait qualifié al-Mansur de « roi des Berbères » dans un texte, offense impardonnable.
Quelle que soit la cause immédiate, le résultat est sans appel. Le médecin de cour, le grand cadi, le commentateur d’Aristote, se retrouve banni, ses œuvres en cendres. Il a près de soixante-dix ans.
Quelques mois avant sa mort, il est réhabilité et rappelé à Marrakech. Il y meurt le 10 décembre 1198. Son corps est d’abord inhumé au Maroc, puis transféré à Cordoue, dans le caveau familial. Ibn Arabi, le grand mystique soufi, assiste aux funérailles. Il raconte qu’on plaça le cercueil sur un côté d’une mule et les livres du philosophe sur l’autre, en guise de contrepoids.
L’image est saisissante. D’un côté le corps, de l’autre l’œuvre. Les deux rentrent ensemble dans la ville natale. Mais seule l’œuvre franchira les siècles, et pas là où on l’attendait.
Dans le monde islamique, la postérité philosophique d’Averroès s’éteint presque entièrement. Ses commentaires cessent d’être copiés, d’être lus, d’être enseignés. Quelques penseurs le mentionnent encore, souvent pour le réfuter. Ibn Taymiyya, au siècle suivant, le range parmi les égarés. La tradition philosophique arabe ne disparaît pas, mais elle prend d’autres chemins : la théosophie illuminative de Suhrawardi, la métaphysique d’Ibn Arabi, la synthèse de Mulla Sadra en Iran safavide. Averroès n’y figure plus.
Il serait tentant de raconter cette histoire comme le déclin de la raison en terre d’islam. Ce récit est trop simple.
La philosophie, dans le monde islamique médiéval, n’a jamais été une discipline institutionnelle. Elle se pratiquait dans les cercles de cour, entre lettrés, sous protection princière. Quand la protection cessait, la pratique devenait périlleuse. Les madrasas, ces collèges qui structurent l’enseignement depuis le XIe siècle, forment des juristes et des théologiens, pas des métaphysiciens. La falsafa, la philosophie d’inspiration grecque, reste une activité marginale, tolérée ou persécutée selon les lieux et les époques, jamais intégrée au cursus commun.
En Europe latine, la configuration est différente. Les universités qui naissent au XIIIe siècle font de la philosophie une propédeutique obligatoire. Avant d’étudier la théologie, le droit ou la médecine, tout étudiant passe par la faculté des arts, où il apprend la logique, la physique, la métaphysique d’Aristote. La philosophie devient infrastructure de tout savoir supérieur. Elle a ses maîtres, ses chaires, ses disputes publiques, sa place dans l’institution.
C’est dans ce cadre qu’Averroès trouve sa seconde vie. Ses commentaires, traduits en latin, deviennent manuels de référence. On les copie, on les glose, on les imprime dès l’invention de l’imprimerie. À Padoue, au XVe et XVIe siècle, l’averroïsme reste une tradition vivante. Les éditions complètes d’Aristote incluent systématiquement les commentaires du Cordouan.
Double destin, donc. Averroès meurt oublié là où il a vécu. Il est canonisé là où il n’a jamais mis les pieds. L’Occident musulman le perd, l’Occident chrétien le recueille. Non par supériorité intrinsèque de l’un sur l’autre, mais par différence de structures. Là où la philosophie trouve une institution, elle survit. Là où elle reste affaire privée, elle dépend du bon vouloir des princes.
Raphaël, en 1509, peint l’École d’Athènes dans les appartements du Vatican. Au centre, Platon et Aristote. Autour d’eux, les grands penseurs de l’Antiquité. Et parmi eux, légèrement en retrait, un homme au turban blanc, penché sur un livre. Les historiens de l’art l’identifient généralement comme Averroès. Le Commentateur a sa place dans le panthéon de la sagesse occidentale, sur les murs mêmes de la papauté.
Nul n’a songé à peindre son portrait à Cordoue.
Ce que nous avons oublié
Huit siècles ont passé. Cordoue est devenue ville-musée, sa mosquée-cathédrale classée au patrimoine mondial. Les touristes photographient les arcs bicolores sans savoir qu’un homme, né à quelques rues de là, a structuré la pensée européenne. Une statue d’Averroès se dresse près des remparts, érigée en 1967. Elle regarde vers le fleuve. Peu de passants s’y arrêtent.
Nous avons oublié ce que nous devons. L’histoire de la philosophie, telle qu’on l’enseigne encore souvent, saute de la Grèce antique à la Renaissance comme si les siècles intermédiaires n’avaient été qu’une longue parenthèse. On mentionne parfois Thomas d’Aquin, rarement ses sources. Le nom d’Averroès apparaît en note de bas de page, quand il apparaît.
Pourtant, sans lui, pas de thomisme. Sans les traducteurs de Tolède, pas de scolastique. Sans la transmission arabe, Aristote serait resté un nom dans les chroniques, quelques fragments cités par Cicéron, une rumeur de grandeur perdue. Ce que l’Europe appelle sa tradition philosophique a transité par des mains qui ne parlaient pas latin, dans des villes qui priaient vers La Mecque.
Ce n’est pas une question de dette morale. Les civilisations n’ont pas de comptes à rendre les unes aux autres. C’est une question de vérité historique. La raison n’a pas de patrie fixe. Elle circule, emprunte des langues, traverse des frontières, change de nom sans changer de nature. Ceux qui voudraient l’assigner à une culture, à une religion, à un territoire, n’ont rien compris à son fonctionnement.
Averroès était musulman, sujet d’un empire berbère, héritier d’une tradition juridique arabe, lecteur d’un philosophe grec, ancêtre involontaire de la pensée chrétienne médiévale. Toutes ces appartenances tiennent ensemble dans une seule vie. Aucune ne l’épuise.
Il a cru que la raison et la foi pouvaient coexister, chacune à sa place, sans se menacer. Ses coreligionnaires ont fini par brûler ses livres. Ses lecteurs chrétiens ont fini par le condamner. Mais ses commentaires ont survécu aux bûchers et aux anathèmes. Ils ont traversé la Méditerranée dans des malles de traducteurs, ils ont nourri des disputes dans des universités qu’il n’imaginait pas, ils ont contribué à former une tradition de pensée qui se croit souvent autochtone.
Ce que l’Europe appelle sa tradition philosophique est, pour une part décisive, un héritage reçu de mains arabes. Il serait temps de s’en souvenir.
Didier Aubourg

