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« Amazighs et Islam » de Brahim Tazaghart : un essai et des controverses

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L’essai « Amazighs et Islam : histoire d’une rencontre » de Brahim Tazaghart suscite bien des controverses. Photo DR

L’essai de Brahim Tazaghart, « Amazighs et Islam : histoire d’une rencontre », publié aux éditions Tira, suscite des controverses universitaires qui passionnent le landerneau. Retour sur une polémique.

Un débat animé secoue les cercles intellectuels en Algérie autour de l’essai « Amazighs et Islam : histoire d’une rencontre » de Brahim Tazaghart, publié aux éditions Tira. La critique sévère du professeur Mourad Ouchichi, enseignant de sciences politiques à l’université Abderrahmane Mira de Béjaïa, a déclenché la polémique, provoquant des réponses vives qui mettent en lumière les lignes de fracture entre exigence académique et liberté d’expression historique.

Mourad Ouchichi ne va pas avec le dos de la cuiller. Pour lui, l’ouvrage manque cruellement de sérieux scientifique. Il pointe du doigt des citations souvent dépourvues de sources précises, une bibliographie lacunaire et un style oscillant entre approximations, affirmations gratuites et réécriture idéologique de l’histoire. Il relève aussi des confusions factuelles : un livre de Richard Hanson daté de 1981 alors qu’il est sorti en 1988, ou l’idée que les premiers convertis à l’islam étaient surtout des ariens ou des donatistes, une affirmation qu’il juge historiquement fragile, l’islam s’étant d’abord implanté parmi les tribus arabes polythéistes.

Le ton de l’auteur l’agace particulièrement, avec des phrases comme « esprits souffrants, altérés par un sentiment d’infériorité et de haine de soi », qu’il trouve déplacées pour le lecteur. Pour Ouchichi, l’autoédition, en l’absence de vrai comité de lecture, explique sans doute ce manque de rigueur de l’essai qui relève davantage de l’opinion personnelle que du travail scientifique.

De son côté, Brahim Tazaghart balaie la critique d’un revers de main. Selon lui, elle est faible, incohérente et vise surtout à le discréditer. Il se dit ouvert au débat, rappelle qu’une deuxième édition révisée et augmentée de 60 pages est parue en arabe en Tunisie. L’auteur invite poliment les critiques à lire vraiment l’ouvrage avant de juger. Une réponse détaillée est promise dans les prochains jours.

Une réflexion subjective légitime

Le débat ne s’arrête pas là. Nacer Feddag, traducteur et ancien de l’Institut maghrébin d’économie douanière, accuse Ouchichi de masquer un biais idéologique derrière son exigence académique. Pour lui, l’essai est une réflexion subjective légitime, pas une thèse universitaire. Les reproches sur les citations ou la bibliographie n’invalident pas les idées de fond. Il moque l’idée que Tazaghart devrait maîtriser le grec ou le latin en version originale et invoque l’historien André Miquel pour soutenir certaines thèses sur les convertis ariens et donatistes.

D’autres voix appellent à une vision plus souple de la scientificité en sciences humaines. Au‑delà des normes formelles, l’essai apporte une cohérence et une audace qui enrichissent le débat, même s’il s’écarte de l’orthodoxie.

Une autre voix critique, celle de Djamel Arezki, apporte une perspective plus tranchée sur le fond historique. Pour lui, présenter la rencontre entre Amazighs et islam comme une simple « rencontre » harmonieuse frôle le récit apologétique. L’islam naît au VIIᵉ siècle dans la péninsule Arabique et se propage par une expansion rapide, souvent mue par des logiques économiques et militaires. Les conquêtes arabes, dès les premières décennies après la mort du Prophète, sont marquées par la violence. Il est question de combats, de massacres, d’enlèvements, de déportations et de destructions.

En Afrique du Nord, la fondation de Kairouan par Ouqba ibn Nafi vers 670 en est un symbole : c’est une base militaire pour pousser plus à l’ouest. L’islamisation ne fut ni immédiate ni pacifique. La résistance amazighe fut longue et parfois victorieuse, incarnée par des figures comme Kouceila (Aksel) ou Dihya (la Kahina), cheffe guerrière des Aurès. Les chroniques médiévales évoquent aussi les pratiques de guerre courantes à l’époque, à l’exemple des captifs réduits en esclavage et des butins.

Tensions dans l’historiographie amazighe et islamique

Cela dit, Arezki nuance toutefois. Il explique que la contrainte militaire n’explique pas tout. À partir du VIIIᵉ siècle, des dynamiques internes amazighes, notamment via les mouvements kharijites, participent à la diffusion de l’islam, qui devient progressivement approprié par les sociétés locales. Cette réappropriation donne naissance aux grandes dynasties amazighes comme les Almoravides et les Almohades. La question qui devrait être posée, selon lui, est : comment une religion introduite par la force a‑t‑elle pu être adoptée, adaptée et utilisée pour bâtir de nouveaux pouvoirs ?

Pour Arezki, le processus fut long, conflictuel, fait de conquêtes, de résistances multiformes, de transformations sociales profondes, puis d’appropriation progressive, loin d’une rencontre paisible.

Cette controverse dépasse le livre lui‑même. Elle révèle les tensions dans l’historiographie amazighe et islamique. Il y a, d’un côté, ceux qui insistent sur le purisme méthodologique ; de l’autre, ceux qui défendent une approche plus engagée, culturelle, parfois provocante. Tazaghart, écrivain et éditeur actif depuis une quinzaine d’années, explore une « rencontre » historique des Amazighs avec le Prophète et les califes, souvent reléguée au second plan quand elle n’est pas totalement ignorée.

Née sur les réseaux sociaux, la polémique va certainement booster la visibilité de l’ouvrage et relancer la question de ce qui fait la légitimité d’un travail historique : la rigueur implacable ou l’audace qui bouscule les récits établis ? Les promesses de riposte détaillée de l’auteur maintiendront certainement la flamme du débat.

Boualem B.

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