Avec cet album « Yemma », de six nouvelles chansons mises en ligne sur YouTube, Akli Drouaz confirme la cohérence et la profondeur d’un parcours artistique placé sous le signe de la mémoire, de l’engagement et de la fidélité à la langue kabyle, livrant une œuvre dense où le chanteur et l’écrivain se rejoignent dans une même exigence de sens.
Akli Drouaz nous surprend agréablement avec six nouvelles chansons mises en ligne sur YouTube, confirmant une fois de plus la constance et la maturité d’un artiste pour qui la création n’est ni un effet de mode ni une quête de visibilité rapide, mais un acte de fidélité à une mémoire, à une langue et à une conscience. À travers “ListiƐmar”, “Da Lmouloud”, “L’Afrique”, “Agouni”, “A Thadarth” et “A Yemma”, il déploie un univers où l’histoire, l’identité et l’intime s’entrelacent avec sobriété et profondeur. “Listi3mar” ravive la mémoire des blessures coloniales non dans un esprit de simple dénonciation, mais comme une invitation à la lucidité historique ; “L’Afrique” élargit le regard vers une appartenance continentale assumée, faite de douleurs mais aussi d’espérance ; “A Thadarth” et “A Yemma” réaffirment l’attachement aux racines, au village matriciel et à la figure sacrée de la mère, piliers de l’imaginaire kabyle ; tandis que “Agouni” se situe ainsi à la croisée de l’histoire et de l’espoir.
La chanson « Da Lmouloud» est un hommage appuyé à Mouloud Mammeri, figure majeure de la littérature et de la culture amazighes. À travers ce titre, Akli Drouaz salue l’écrivain, le linguiste et le défenseur infatigable de la langue berbère, dont l’œuvre et le combat intellectuel ont marqué durablement la conscience collective. L’hommage dépasse la simple évocation : il inscrit Mammeri dans une filiation vivante, celle de la transmission culturelle et de la résistance par le savoir. En célébrant “Da Lmouloud”, Akli Drouaz rappelle que la culture berbère doit beaucoup à ceux qui l’ont étudiée, protégée et portée au monde, et que la chanson peut, elle aussi, devenir un acte de mémoire et de reconnaissance.
Dans « L’Afrique », Akli Drouaz adopte un ton grave qui questionne. À travers l’image forte d’« Afrique qui vend ses enfants », il ne s’agit pas d’une accusation simpliste, mais d’un cri de douleur face à l’exil forcé, à la fuite des cerveaux, aux migrations tragiques et à l’abandon social. L’expression « Afrique sans gouvernail, sans tête » traduit une dénonciation du désordre politique, de l’absence de vision et de leadership capable de protéger les peuples.
Lorsqu’il lance « prends soin de tes enfants » et « sois enfin digne, protège tes enfants », le chanteur transforme la chanson en appel moral. L’Afrique est personnifiée comme une mère qui aurait perdu le contrôle de son destin, semant ses richesses à l’étranger pendant que ses propres enfants dorment dans la rue. Cette opposition entre abondance potentielle et misère réelle constitue le cœur du message : le continent n’est pas pauvre de ressources, mais appauvri par la mauvaise gestion, la corruption, les dépendances économiques et les fractures internes.
Le texte fonctionne comme une exhortation à la dignité collective. Il ne renie pas l’Afrique ; au contraire, il l’aime suffisamment pour la secouer, pour la rappeler à sa responsabilité historique. La force de la chanson réside dans cette tension entre reproche et espérance : derrière la critique, on sent l’attente d’un sursaut, d’une renaissance. En cela, Akli Drouaz s’inscrit dans la tradition des artistes africains engagés qui utilisent la poésie et la musique comme instruments de conscience, faisant de la chanson non seulement un espace esthétique, mais un acte citoyen.
Dans « IstiƐmar », Akli Drouaz revient frontalement sur la violence du colonialisme, décrit comme une force qui « musèle et brûle », qui étouffe les voix et consume les terres autant que les vies. La colonisation a laissé derrière elle des orphelins, des villages meurtris et une mémoire encore vive. En citant des lieux précis, Alger, Tizi Ouzou, Bgayet, Kherrata, le texte ancre la douleur dans une géographie réelle, rappelant que l’histoire n’est pas abstraite mais inscrite dans des territoires et des familles. L’évocation de « jeunes fauchés dans la fleur de l’âge » renvoie aux massacres, aux répressions et aux vies interrompues avant même d’avoir commencé, soulignant l’ampleur du sacrifice humain.
La chanson ne se limite pas à une lamentation ; elle agit comme un devoir de mémoire. En nommant les villes et en rappelant les victimes, Akli Drouaz refuse l’oubli et transforme la musique en espace de témoignage. « IstiƐmar » devient ainsi une élégie collective, un chant pour les disparus et un rappel que la liberté actuelle s’est construite sur des blessures profondes. L’émotion naît de la sobriété du ton : pas d’excès rhétorique, mais une gravité contenue qui donne au message toute sa force.
Dans « A Yemma », qui est aussi le titre de l’Album, Akli Drouaz livre un hommage bouleversant à la mère, figure centrale et sacrée, mais il dépasse le simple chant filial pour aborder le drame de l’exil. La mère devient ici le cœur battant du pays natal, celle qui reste quand le fils hésite entre deux périls : partir et affronter la mer, métaphore transparente des traversées dangereuses et de l’émigration incertaine, ou rester et voir « le fleuve l’engloutir », image d’un étouffement social, du chômage, du désespoir et de l’absence d’horizon. Entre ces deux fatalités, les jeunes sont suspendus.
Les pleurs qui s’écoulent dans la chanson incarnent la douleur collective des familles séparées, l’arrachement à la terre natale, le vide laissé par l’éloignement. Akli Drouaz traduit avec pudeur cette tension entre l’espoir d’un avenir meilleur et la culpabilité de l’abandon. La mer et le fleuve deviennent deux forces contraires mais également menaçantes, symboles d’un destin piégé. Le texte touche par sa simplicité : pas d’effets grandiloquents, mais une parole retenue, chargée d’émotion contenue.
« A Yemma » s’inscrit ainsi dans la tradition des chants kabyles dédiés à la mère, tout en actualisant le thème par la réalité contemporaine de l’exil. La chanson se fait ainsi un pont entre l’intime et le collectif, entre l’amour filial et la tragédie migratoire, transformant la mère non seulement en figure affective, mais aussi en incarnation vivante de la terre et de la mémoire du pays que l’on quitte tout en continuant de porter en soi.
Dans « A Thadarth », Akli Drouaz dresse le portrait sombre d’un village mal gouverné, comparé à « un procès sans témoin », où la vérité reste sans voix. Le village, qui dans la tradition kabyle représente habituellement l’enracinement, la solidarité et la mémoire, devient ici le théâtre d’un désordre moral et social. « L’homme se vend pour un sou » : en quelques mots, le chanteur évoque la perte de dignité et la fragilité des valeurs lorsque la pauvreté et l’absence de perspectives rongent la communauté.
La question de l’exil traverse la chanson comme une blessure ouverte : combien sont contraints de partir, non par choix mais par nécessité ? L’image des « oiseaux qui fuient les champs brûlés » traduit avec une grande finesse poétique cette fuite des forces vives devant un environnement devenu hostile. Lorsque la terre est brûlée, même les oiseaux, symboles de liberté, n’y trouvent plus refuge, « les enfants de la nuit », l’abandon d’une jeunesse laissée dans l’ombre, privée d’espoir et de guidance.
À travers ces métaphores, Akli Drouaz ne se contente pas de décrire un village précis ; il élève son propos à une dimension universelle. Le village devient le miroir d’une société en crise, où la mauvaise le malaise social engendre l’exil, la perte de repères et la fragmentation des liens. Pourtant, derrière la critique, on perçoit une douleur sincère et un attachement profond : si le ton est sévère, c’est parce que le lien au village demeure vivant. « A Thadarth » est ainsi un chant d’alerte et de conscience, une tentative de réveiller la responsabilité collective avant que la lumière ne s’éteigne tout à fait.
« Agouni » se situe ainsi à la croisée de l’histoire et de la mémoire : hommage aux martyrs d’hier, mais aussi interpellation adressée au présent. Par la sobriété de l’orchestration et l’entrelacement des voix, Akli Drouaz transforme la mémoire en méditation, rappelant que la liberté n’est pas un acquis figé, mais une exigence vivante, portée par le souvenir des vies perdues et par l’espoir obstiné d’un avenir plus juste.
Akli Drouaz convoque la mémoire d’une bataille de la guerre d’indépendance, évoquant un lieu marqué par le sacrifice et les vies fauchées dans l’élan de la lutte. Le titre résonne comme un écho venu des maquis, un rappel des affrontements où des hommes et des femmes ont payé de leur sang l’espérance d’un pays libre. La chanson ne décrit pas la guerre de manière spectaculaire ; elle en restitue la gravité, le silence après la déflagration, l’absence laissée par ceux qui ne sont pas revenus.
Le choix du duo intensifie cette charge émotionnelle : la voix féminine, posée en contrepoint, apporte une profondeur supplémentaire, comme si elle incarnait à la fois la mère, la femme ou la patrie elle-même. Le dialogue des voix crée une tension douce et poignante, mêlant douleur et espérance. On n’est pas seulement dans le souvenir d’une bataille, mais dans l’attente persistante d’une liberté pleine et entière, celle « qu’on attend qu’elle apparaisse un jour », la liberté devient alors un horizon à reconquérir sans cesse.
La voix d’Akli Drouaz, posée et grave, refuse l’esbroufe et privilégie la clarté du verbe ; l’orchestration demeure au service du texte, car chez lui la parole prime toujours sur l’effet. Mais au-delà du chanteur, il faut aussi évoquer l’écrivain : car Akli Drouaz est d’abord un homme de plume, un artisan du mot juste, qui inscrit ses chansons dans une tradition littéraire kabyle exigeante, nourrie de réflexion, de conscience historique et d’un humanisme discret. Son écriture ne cède ni à la facilité ni à la répétition ; elle construit des images simples mais chargées de sens, travaille la mémoire collective sans emphase et fait dialoguer l’intime avec le social.
Cette double identité d’auteur et d’interprète confère à son œuvre une densité particulière : chaque chanson semble être une page arrachée à un livre intérieur, où la poésie sert de passerelle entre le passé et le présent.
Dans un paysage musical souvent dominé par l’immédiateté et le divertissement, son apport réside précisément dans cette fidélité au texte, dans cette volonté de transmettre plutôt que de séduire, d’enraciner plutôt que d’éblouir.
Ces six nouvelles chansons viennent confirmer que Akli Drouaz ne s’inscrit pas dans l’éphémère. Son œuvre s’enracine dans une fidélité constante à une parole exigeante, patiente, façonnée par l’expérience et la mémoire collective. À travers ces titres, il poursuit un chemin artistique cohérent, où chaque chanson devient une pierre supplémentaire à l’édifice d’un engagement humain et culturel durable.
Artiste profondément habité par l’histoire et les réalités de son peuple, il fait de sa musique un espace de veille et de conscience. Sa voix n’accuse pas, elle éclaire ; elle ne moralise pas, elle questionne. Elle porte les blessures, les espoirs, les silences aussi, et rappelle avec pudeur que la mémoire est un acte de résistance face à l’oubli. Chez lui, la chanson devient archive sensible, transmission vivante, passerelle entre les générations.
Mais son regard ne se limite pas à un ancrage local. S’il puise dans ses racines, il demeure ouvert au monde, attentif aux bouleversements universels et aux combats partagés. Ses textes dialoguent avec l’ailleurs, élargissent l’horizon, tissent des liens entre l’intime et le collectif. Cette ouverture confère à son œuvre une dimension universelle : elle parle d’un peuple, mais aussi de tous les peuples confrontés aux mêmes quêtes de justice, de dignité et de liberté.
Enfin, ce qui distingue profondément son travail, c’est l’attachement viscéral à la dignité de la parole. Chaque mot semble pesé, respecté, porté par un souffle sincère. Dans un contexte où la parole peut être galvaudée ou instrumentalisée, il choisit la justesse, la sobriété et la vérité. Le souffle de la liberté traverse ses chansons comme une respiration nécessaire : il ne crie pas, il affirme ; il ne cède pas, il persévère.
Ainsi, ces six nouvelles chansons ne constituent pas seulement une étape supplémentaire dans une carrière artistique : elles réaffirment la place d’Akli Drouaz comme voix de conscience et de mémoire, fidèle à ses racines, attentive à son époque et résolument tournée vers la liberté.
Brahim Saci
Chaine Youtube de l’artiste Akli Drouaz :
www.youtube.com/@aklidrouaz8473

