Artiste peintre, plasticien et penseur de l’image, Zoubir Hellal occupe une place singulière dans l’art contemporain algérien. Son œuvre, nourrie de mémoire culturelle, de récits fondateurs et de recherches plastiques exigeantes, explore les tensions entre héritage et modernité, tout en interrogeant la place de l’artiste et l’implication active du spectateur dans la construction du sens.
Zoubir Hellal est un artiste peintre et plasticien designer algérien dont la trajectoire incarne l’une des aventures les plus riches et complexes de l’art contemporain nordafricain. Né à Sidi bel Abbès en Algérie, il se forme très tôt dans le champ des arts visuels : après des études primaires à Oran et Alger, il intègre la Société des Beaux-Arts d’Alger puis l’École supérieure des beaux-arts d’Alger (1967-1970). Sa quête intellectuelle et artistique le conduit ensuite à Paris, où il fréquente l’École nationale supérieure des arts décoratifs de 1970 à 1974, obtenant notamment un diplôme d’État de décorateur en architecture d’aménagement. Il poursuit un DEA en arts plastiques à l’université Paris VIII (1988) et, de retour en Algérie, un magistère en histoire et théorie de l’art (2002) à l’École supérieure des beaux-arts d’Alger.
Artiste polymorphe, Hellal n’est pas seulement un peintre au sens traditionnel du terme, il est aussi un designer, enseignant, commissaire d’exposition et animateur culturel. Il exerce à l’École supérieure des beaux-arts d’Alger de 1977 à 2010, assumant des responsabilités importantes (chef de département, directeur des études) et participant à la réforme de l’enseignement artistique. Parallèlement à sa pratique personnelle, il s’investit dans le développement institutionnel et éducatif de l’art contemporain en Algérie, contribuant à l’introduction de cursus supérieurs et à l’animation de réseaux d’artistes.
Au fil de son parcours, Hellal s’inscrit dans une histoire plastique profondément ancrée dans la modernité algérienne, en dialogue avec des figures clefs telles qu’Abdallah Benanteur, M’hammed Issiakhem, Mohamed Aksouh ou Baya Mahieddine, qui ont ouvert de nouvelles voies esthétiques dans l’art algérien d’après‑indépendance. Sa formation à Paris et la fréquentation des écoles d’art européennes l’ont également confronté aux courants de l’abstraction et de la recherche plastique internationale, enrichissant sa réflexion sur la mémoire, la forme et la modernité.
Mémoire, mythes et récits fondateurs : les ressorts de sa création
L’œuvre de Zoubir Hellal est traversée par une tension féconde entre référence culturelle, mémoire collective et innovation plastique, tension qui constitue le moteur même de sa démarche artistique. Loin de toute tentation folklorique ou illustrative, Hellal n’utilise jamais les formes héritées comme de simples motifs décoratifs ou des signes figés ; il les soumet à un travail de déplacement, de fragmentation et de recomposition qui les arrache à leur contexte originel pour les inscrire dans une pensée contemporaine de l’image. Mythes, récits fondateurs, figures légendaires et archives visuelles deviennent ainsi des matériaux vivants, capables de porter une interrogation critique sur l’identité, le temps historique et la condition humaine dans un monde traversé par les ruptures et les recompositions culturelles.
Dans la série « Le mariage de Tanina », inspirée d’un conte berbère ancien, Hellal opère une véritable transmutation poétique. Le récit traditionnel n’est pas narré de manière linéaire ; il est déconstruit en séquences visuelles, en signes flottants, en rythmes chromatiques qui suggèrent plus qu’ils ne racontent. L’artiste y explore la mémoire orale comme un espace mouvant, fait de réminiscences, de silences et de réinterprétations successives. Le conte devient prétexte à une réflexion sur la transmission, sur ce qui se conserve et ce qui se transforme lorsque la mémoire collective passe par le filtre de la création artistique.
Avec « Antar By Zoubir », Hellal poursuit son exploration des légendes et récits culturels en s’inspirant de la figure d’Antar et Abla, héros poétique du monde arabe. Il privilégie une approche plastique plutôt qu’une illustration littérale, utilisant formes, lignes et surfaces pour créer une composition ouverte. L’œuvre invite le spectateur à interpréter les images et à établir ses propres liens entre les fragments visuels et les références culturelles, laissant ainsi place à une lecture personnelle et sensible.
À travers ces séries, Hellal affirme une conception de l’art comme espace de questionnement plutôt que de réponse. La mémoire n’y est jamais nostalgique, l’héritage jamais sacralisé ; tous deux sont soumis à l’épreuve du présent et à l’exigence de l’invention plastique. Cette posture confère à son œuvre une portée universelle, capable de dialoguer avec des problématiques contemporaines tout en restant profondément ancrée dans les cultures et les histoires qui l’ont nourrie.
Tradition, héritage et modernité : une esthétique en mouvement
La démarche de Zoubir Hellal s’inscrit dans une volonté constante d’établir un pont actif entre tradition et modernité, non comme une simple continuité formelle, mais comme un espace critique où les héritages culturels sont mis à l’épreuve du présent. Les références au patrimoine arabe et berbère ne constituent jamais chez lui un socle figé ou un refuge identitaire ; elles sont au contraire réinvesties comme des matrices ouvertes, capables de produire de nouveaux sens à travers un langage visuel résolument contemporain. Hellal ne cite pas la tradition, il la traverse, la fragmente et la réinvente afin de révéler sa capacité à dialoguer avec les problématiques esthétiques, sociales et symboliques de son époque.
Cette posture apparaît de manière exemplaire dans Le Départ, d’Al Wassiti (1999), œuvre dans laquelle Hellal engage une relecture libre et critique d’une miniature médiévale attribuée à Yahyâ al-Wâsitî. Plutôt que de reproduire l’image ancienne, il en extrait la structure narrative, la dynamique du mouvement et la charge symbolique, qu’il transpose dans une composition contemporaine. Le temps historique s’y trouve volontairement brouillé : la scène ne renvoie plus uniquement à un passé lointain, mais devient une métaphore du déplacement, de l’exil, de la transition, autant de thèmes profondément ancrés dans l’expérience moderne et postcoloniale. À travers cette œuvre, Hellal instaure un dialogue entre les époques, démontrant que la création artistique peut être un lieu de continuité critique où les formes anciennes acquièrent une nouvelle résonance dans le présent.
Sur le plan formel, cette démarche s’accompagne d’un refus explicite de l’aliénation à la seule représentation. Hellal ne cherche pas à « montrer » le monde, mais à en interroger les structures visibles et invisibles. Son écriture plastique déconstruit les codes hérités de l’art classique, perspective, narration univoque, illusion mimétique, pour privilégier l’idée, la métaphore et la polysémie. Les surfaces picturales deviennent des champs de tension où se confrontent matière, signes, rythmes et silences, invitant le regard à une lecture active et réflexive.
Comme il l’a souvent affirmé lors de conférences et d’échanges avec d’autres artistes, Hellal revendique une peinture qui n’est pas d’abord de l’ordre de la représentation, mais de l’exploration. Texture, composition, rapports chromatiques et agencements symboliques sont mobilisés comme des outils de pensée autant que de sensation. La toile devient alors un espace de questionnement, où le sens n’est jamais donné d’emblée mais se construit dans l’expérience du regard. Cette conception exigeante de l’acte pictural inscrit pleinement l’œuvre de Hellal dans les débats contemporains sur le rôle de l’art, non comme simple reflet du réel, mais comme lieu critique de production de sens et de conscience.
Un pédagogue et penseur majeur de l’art algérien
L’impact de Zoubir Hellal s’exerce à plusieurs niveaux et dépasse largement le cadre de sa production picturale individuelle. Il est aujourd’hui reconnu comme l’une des figures majeures de la création contemporaine algérienne, appartenant à cette génération d’artistes et d’intellectuels qui ont contribué à repenser en profondeur le rôle de l’art dans une société marquée par de fortes ruptures historiques et culturelles. Après les « années noires », période de traumatisme collectif et de repli, Hellal fait partie de ceux qui ont œuvré à la reconstruction symbolique du champ artistique, en réaffirmant la nécessité d’une création exigeante, critique et ouverte sur le monde.
Son travail a participé à redéfinir le paysage artistique algérien en l’inscrivant dans des débats esthétiques et intellectuels contemporains, loin de toute marginalisation ou d’enfermement identitaire. Par son approche conceptuelle, son rapport réfléchi à la mémoire et sa capacité à articuler héritage culturel et expérimentation formelle, Hellal a contribué à donner à l’art algérien une visibilité et une légitimité nouvelles, tant sur le plan national qu’international. Il a montré qu’il était possible de produire une œuvre profondément enracinée dans un contexte local tout en dialoguant avec les grandes questions de l’art contemporain mondial.
L’impact de Hellal se mesure également à travers la reconnaissance institutionnelle de son œuvre. La présence de ses travaux dans des collections publiques majeures, notamment au Musée public national d’art moderne et contemporain d’Alger (MaMa), atteste de l’importance historique et patrimoniale de sa démarche. Ses œuvres conservées dans des collections publiques et privées témoignent de leur valeur durable et de leur capacité à traverser le temps, tout en continuant à susciter réflexion et interprétation.
Au-delà des institutions, l’influence de Zoubir Hellal se manifeste aussi dans la formation des générations suivantes d’artistes et de chercheurs, sensibles à sa rigueur intellectuelle et à sa conception de l’art comme espace de pensée. Son parcours et son œuvre ont contribué à instaurer un cadre de référence exigeant, dans lequel la création artistique est indissociable d’une responsabilité culturelle et critique. Ainsi, l’impact de Hellal ne se limite pas à une reconnaissance individuelle : il s’inscrit dans un mouvement plus large de refondation du sens et de la place de l’art contemporain en Algérie.
La carrière de Zoubir Hellal dépasse largement le cadre de la production picturale pour s’inscrire dans une dynamique globale où création, transmission et réflexion théorique sont étroitement liées. Pédagogue influent, il a marqué durablement l’enseignement des arts plastiques en Algérie, non seulement par la durée de son engagement, mais surtout par l’exigence intellectuelle et critique qu’il a su instaurer. À travers son activité d’enseignant et de responsable académique, il a contribué à former des générations d’artistes, en les incitant à penser leur pratique, à interroger les formes, les références et les enjeux culturels plutôt qu’à se limiter à l’apprentissage technique.
En tant qu’acteur institutionnel, Hellal a également joué un rôle structurant dans l’évolution du champ artistique algérien. Son implication dans les écoles d’art, les projets pédagogiques et les dispositifs culturels témoigne d’une volonté de construire des cadres durables pour la création contemporaine. Il a œuvré à l’introduction de nouveaux champs de réflexion, à l’ouverture sur les débats internationaux et à la reconnaissance de l’art comme discipline intellectuelle à part entière, capable de dialoguer avec l’histoire, la philosophie et les sciences humaines.
Parallèlement, Hellal s’est affirmé comme un théoricien de sa propre pratique, articulant de manière constante réflexion, écriture et création visuelle. Sa pensée accompagne l’œuvre sans jamais l’enfermer : textes, conférences et prises de position critiques prolongent la peinture et en éclairent les enjeux, tout en laissant à l’image sa part d’autonomie et d’ambiguïté. Cette articulation entre faire et penser confère à son travail une densité conceptuelle rare, où chaque œuvre apparaît comme le résultat d’un processus intellectuel autant que sensible.
Cette posture fait de Zoubir Hellal non seulement un artiste, mais aussi un penseur engagé dans les grandes questions qui traversent les sociétés postcoloniales. Son œuvre interroge la place de l’art dans des contextes marqués par l’histoire coloniale, les ruptures identitaires et les tensions mémorielles, tout en proposant des formes de réappropriation critique des héritages culturels. En refusant la mémoire figée et le récit univoque, il participe à la construction d’une mémoire collective active, ouverte et en perpétuelle recomposition, comme un modèle d’engagement intellectuel où l’art devient un espace de pensée, de transmission et de transformation culturelle.
Un héritage intellectuel et artistique durable
Zoubir Hellal s’impose comme un créateur complexe et profondément engagé, dont l’importance excède largement le champ de la peinture pour s’inscrire dans une dynamique globale de renouvellement culturel et intellectuel. Son parcours témoigne d’une conception exigeante de l’art, envisagé non comme une fin en soi, mais comme un espace de réflexion critique, de transmission et de mise en dialogue des cultures. À travers une œuvre dense et rigoureuse, il a su articuler histoire, tradition, mémoire et contemporanéité sans jamais les opposer de manière frontale, préférant en explorer les zones de friction, de chevauchement et de transformation.
La singularité de Hellal réside dans sa capacité à faire de la mémoire un matériau actif, libéré de la nostalgie et de la répétition, et de la tradition un champ d’expérimentation ouvert sur le présent. Son travail donne à voir un monde traversé par des tensions, identitaires, historiques, symboliques, qu’il ne cherche pas à résoudre, mais à rendre visibles et pensables. Cette posture confère à son œuvre une portée universelle, capable de dialoguer avec des contextes culturels multiples tout en restant profondément ancrée dans l’histoire et les réalités algériennes.
En inscrivant l’art algérien dans un dialogue global, Zoubir Hellal a contribué à en affirmer la légitimité sur la scène contemporaine, non par imitation des modèles dominants, mais par l’affirmation d’un langage plastique autonome, nourri de ses propres références et ouvert à la complexité du monde moderne. Son héritage se mesure autant à la force de ses œuvres qu’à l’influence durable de sa pensée, qui continue d’inspirer artistes, chercheurs et institutions. Ainsi, Hellal apparaît comme une figure essentielle de l’art contemporain, dont l’œuvre, à la fois ancrée et ouverte, demeure un lieu vivant de questionnement et de création.
Brahim Saci
Site internet de l’artiste peintre et plasticien Zoubir Hellal :
www.hellalzoubir.com

