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Yennayer, la mémoire qui germe

calendrier amazigh

Le calendrier amazigh suit le rythme des saisons et le travail de la terre. Photo DR

Ce 12 janvier, des millions de personnes célèbrent une année nouvelle. Non pas l’an 2026 du calendrier grégorien, mais l’an 2975 du calendrier amazigh. Une numérotation différente, un point de départ différent, et surtout un ancrage différent : non pas le ciel des astronomes ou les décrets des papes, mais le rythme de la terre.

Cette numérotation renvoie à un événement daté de 950 avant notre ère : l’accession au trône d’Égypte du pharaon Sheshonq Ier, fondateur de la XXIIe dynastie, d’origine libyenne. Mais la date elle-même, le 12 janvier, ne doit rien à ce roi. Elle s’enracine bien plus profondément, dans le rythme des saisons et le travail de la terre.

Le temps des labours

Dans les montagnes de Kabylie, de l’Aurès ou du Rif, le calendrier ne suivait pas les étoiles. Il suivait la charrue.

Le calendrier agricole berbère divise l’année en périodes fonctionnelles : les labours d’automne, la dormance hivernale, le réveil du printemps, les moissons d’été. Yennayer marque une charnière dans ce cycle. Les semailles sont achevées. Le grain est en terre. Rien à faire désormais qu’attendre, veiller, espérer.

Cette attente n’est pas passive. Elle est chargée d’une tension que les anciens savaient ritualiser. Yennayer tombe au cœur de ce qu’on appelle lyali, les « nuits » de janvier et février, période réputée la plus froide, la plus périlleuse. Le grain enfoui affronte le gel. Germera-t-il ? Le paysan ne peut que s’en remettre à la terre. Et célébrer, pour conjurer l’angoisse.

Car Yennayer est d’abord une fête de l’abondance préventive. On prépare des repas copieux, souvent à base de couscous aux sept légumes ou de poulet fermier. La table doit déborder. Si l’année commence dans l’abondance, dit la sagesse populaire, elle continuera ainsi. C’est une magie sympathique, un geste performatif : manger comme si la récolte était déjà faite, pour qu’elle le soit.

Un calendrier qui a traversé Rome

Pourquoi le 12 janvier ? La question a longtemps intrigué les chercheurs. Le calendrier amazigh est en réalité une adaptation du calendrier julien, celui que Jules César imposa en 45 avant notre ère. Mais là où Rome a ensuite adopté la réforme grégorienne de 1582, corrigeant un décalage de dix jours, l’Afrique du Nord rurale a continué d’utiliser l’ancien système. Le 1er janvier julien correspond ainsi à notre 12 ou 14 janvier grégorien, selon les régions et les calculs.

Ce détail calendaire révèle une histoire plus large. Le calendrier julien s’est répandu dans tout l’Empire romain, y compris dans les provinces africaines. Mais il ne s’est pas plaqué sur un vide. Il s’est superposé à des pratiques agricoles préexistantes, à des repères saisonniers ancrés dans l’expérience collective. Les populations berbères ont adopté le décompte romain tout en conservant le sens local des fêtes.

Le résultat est un syncrétisme discret mais tenace. Les noms des mois amazighs dérivent souvent du latin (yennayer de januarius, furar de februarius), mais les rituels qui les accompagnent plongent dans un fonds bien plus ancien. Rome a fourni le cadre ; les Berbères y ont versé leur contenu.

Ce qui germe sous la neige

Yennayer n’est pas seulement le premier jour d’une année. C’est le moment où l’invisible travaille. Sous le sol gelé, les semences commencent leur transformation. La dormance n’est pas inertie : c’est une activité souterraine, silencieuse, décisive. Les enzymes s’activent, les réserves se mobilisent, la radicule perce le tégument. Rien ne se voit encore à la surface. Mais tout se prépare.

Cette biologie invisible, les paysans berbères ne la connaissaient pas dans ces termes. Mais ils la pressentaient. Leurs rituels de Yennayer sont saturés d’images de fécondité cachée. On coupe les cheveux des enfants pour la première fois. On leur met du khôl aux yeux. On sacrifie un coq, symbole de la virilité du grain qui doit percer la terre. Tout dit : quelque chose commence qui ne se voit pas encore.

Les Kabyles appellent parfois ce jour tabburt useggwas, la « porte de l’année ». L’image est juste. Yennayer est un seuil, au sens le plus concret : ce moment où l’on quitte un espace pour entrer dans un autre. La porte n’appartient ni au dehors ni au dedans. Elle est le passage lui-même.

L’enjeu contemporain : une mémoire qui résiste

Pendant des décennies, Yennayer fut une fête clandestine. Non interdite formellement, mais ignorée, minimisée, reléguée au folklore. Les États du Maghreb post-colonial, construits sur une identité arabo-musulmane exclusive, n’avaient pas de place pour cette mémoire-là.

Le tournant est récent. En 2018, l’Algérie a fait de Yennayer un jour férié national. Le Maroc a suivi en 2023. Ces reconnaissances officielles marquent un basculement : ce qui était marginal devient patrimoine. Ce qui était régional devient national.

Mais la reconnaissance officielle ne dit pas tout. Yennayer vit d’abord dans les familles, dans les villages, dans les gestes transmis de génération en génération. Préparer le repas de Yennayer, c’est refaire ce que faisaient les mères et les grands-mères. C’est inscrire son corps dans une chaîne qui remonte plus loin que la mémoire individuelle.

Cette transmission n’est pas une nostalgie. Elle est une résistance. Résistance à l’uniformisation, à l’oubli, à l’idée que seules comptent les temporalités dominantes. Célébrer Yennayer, c’est affirmer qu’il existe d’autres manières de découper le temps, d’autres centres du monde, d’autres légitimités.

Ce soir, quelque part dans les montagnes du Djurdjura ou dans un appartement de la banlieue parisienne, une famille dressera la table. Il y aura du couscous, des fruits secs, peut-être un poulet rôti. On se souhaitera assegas ameggaz, « bonne année ». Et dans ce vœu passera quelque chose de plus ancien que Rome, de plus profond que les empires : la certitude que le grain enfoui finira par lever, que l’hiver cédera au printemps, que la vie continue.

Yennayer ne célèbre pas un événement passé. Il célèbre une promesse à venir. Celle de la germination, de la patience, de ce qui travaille en silence avant d’éclore.

La terre se souvient de ce que les hommes oublient. Et parfois, une fois l’an, les hommes prennent le temps de s’en souvenir aussi.

Assegas ameggaz. Bonne année à toutes et à tous.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et chroniqueur littéraire. Il anime l’émission « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side.

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