En frappant le Venezuela au nom d’une légitimité unilatérale, Washington ressuscite la doctrine Monroe et bouscule l’ordre juridique international, rappelant brutalement la fragilité du droit face à la force.
Le 3 janvier 2026, à 2 heures du matin, Caracas s’est réveillée sous les bombes. En quelques heures, des forces spéciales américaines ont investi la capitale vénézuélienne, capturé le président Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores dans leur résidence de la base militaire de Fuerte Tiuna, puis les ont exfiltrés vers New York où ils attendent leur procès pour « narco-terrorisme ».
L’opération portait un nom : « Absolute Resolve ». Résolution absolue. Le choix n’est pas anodin. Il dit la certitude de celui qui agit, l’absence de doute, le refus de toute nuance. Il dit aussi, en creux, ce que cette certitude piétine : le droit international, la souveraineté des États, l’architecture patiemment construite depuis 1945 pour que la force ne soit plus l’arbitre des relations entre nations.
Ce qui s’est joué cette nuit-là dépasse le Venezuela. Ce qui s’est joué concerne tous les « petits États » du monde, tous les peuples qui ont cru que le droit international les protégeait de l’arbitraire des puissants. Ce qui s’est joué, c’est peut-être la fin d’une illusion.
I. Le fait brut
Rappelons les faits dans leur sécheresse. Une opération militaire américaine, impliquant plus de 150 appareils et 200 soldats, a frappé le Venezuela sans déclaration de guerre, sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies, sans même consultation préalable du Congrès américain. Le président Trump a qualifié l’opération de « maintien de l’ordre » visant à « arrêter deux fugitifs ». Le secrétaire d’État Marco Rubio a affirmé que Maduro « n’est PAS le président du Venezuela » mais le chef d’un cartel de drogue.
L’argument est le suivant : puisque Maduro est illégitime (l’élection de 2024 ayant été contestée par une large partie de la communauté internationale), il ne bénéficie pas de l’immunité reconnue aux chefs d’État. Puisqu’il est accusé de trafic de drogue par la justice américaine depuis 2020, il peut être arrêté où qu’il se trouve. Puisque le Venezuela représente une menace pour la sécurité des États-Unis, la force est justifiée.
Chaque maillon de ce raisonnement pose problème. Mais avant d’examiner le droit, il faut replacer cet événement dans une histoire plus longue. Car l’Amérique latine connaît cette logique. Elle la connaît depuis deux siècles.
II. Le spectre de Monroe
En 1823, le président américain James Monroe énonçait devant le Congrès une doctrine qui allait façonner le destin du continent : « Les continents américains, par la condition libre et indépendante qu’ils ont acquise et qu’ils maintiennent, ne doivent désormais plus être considérés comme susceptibles de future colonisation par aucune puissance européenne. »
En apparence, une déclaration anticoloniale. En réalité, une revendication d’hégémonie. L’Amérique aux Américains signifiait, dans la bouche de Monroe, l’Amérique aux États-Unis. Le corollaire, explicité par Theodore Roosevelt en 1904, ne laissait aucun doute : les États-Unis s’arrogeaient le droit d’intervenir dans les affaires de tout pays de l’hémisphère occidental en cas de « méfaits chroniques » ou d’« impuissance » à maintenir l’ordre.
Ce qui a suivi est connu. Guatemala, 1954 : renversement du président Arbenz, coupable d’avoir nationalisé des terres appartenant à l’United Fruit Company. Cuba, 1961 : tentative d’invasion de la Baie des Cochons. République dominicaine, 1965 : intervention militaire pour empêcher un « nouveau Cuba ». Chili, 1973 : soutien au coup d’État de Pinochet contre Allende. Nicaragua, années 1980 : financement des Contras contre le gouvernement sandiniste. Panama, 1989 : invasion et capture du général Noriega.
Panama, justement. Le précédent le plus direct de ce qui vient de se produire au Venezuela.
III. Le précédent Noriega
Le 20 décembre 1989, 27 000 soldats américains envahissaient le Panama. L’opération « Just Cause » (Juste Cause) visait officiellement à protéger les citoyens américains, défendre la démocratie et combattre le trafic de drogue. En réalité, il s’agissait de capturer Manuel Noriega, homme fort du pays, ancien allié de la CIA devenu encombrant, et de l’amener devant la justice américaine.
Noriega fut jugé à Miami, condamné pour trafic de drogue, et mourut en prison en 2017. L’invasion fit entre 500 et 4 000 morts selon les sources, principalement des civils panaméens.
L’Assemblée générale des Nations unies condamna l’intervention par 75 voix contre 20. Une résolution au Conseil de sécurité fut bloquée par le veto américain. Et puis le temps passa. Le précédent fut absorbé. Le droit international avait plié, mais il ne s’était pas rompu.
Trente-sept ans plus tard, l’administration Trump invoque explicitement ce précédent pour justifier l’opération au Venezuela. Un conseiller de la Maison Blanche a déclaré : « Nous ne réinventons pas la roue. Nous utilisons un précédent établi. » Le message est clair : ce qui a été fait une fois peut être refait. Ce qui a été toléré une fois sera toléré encore.
Mais entre 1989 et 2026, quelque chose a changé. Ce n’est plus seulement l’Amérique latine qui regarde. C’est le monde entier.
IV. Ce que dit le droit, ce que fait la force
Le droit international repose sur quelques piliers que l’intervention américaine a tous ébranlés.
La souveraineté des États. Depuis les traités de Westphalie en 1648, le principe est établi : aucun État ne peut intervenir dans les affaires intérieures d’un autre. Ce principe a été réaffirmé par la Charte des Nations unies en 1945.
L’interdiction du recours à la force. L’article 2, paragraphe 4 de la Charte est explicite : « Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État. » Deux exceptions existent : la légitime défense face à une agression armée et l’autorisation du Conseil de sécurité. Aucune ne s’applique ici.
L’immunité des chefs d’État. La Cour internationale de Justice l’a rappelé dans son arrêt de 2002 (Affaire du Mandat d’arrêt, RDC contre Belgique) : les chefs d’État en exercice bénéficient d’une immunité absolue de juridiction pénale devant les tribunaux étrangers. Cette immunité est personnelle, liée à la fonction, et s’applique quels que soient les actes commis.
Les États-Unis répondent : Maduro n’est pas un chef d’État légitime. Mais cette position se heurte à un fait simple : le Venezuela est un État reconnu par la communauté internationale, et Maduro, aussi contesté soit-il, en exerce les fonctions. Comme l’a noté le professeur Anne Lagerwall de l’Université libre de Bruxelles : « Je peine à comprendre quel fondement juridique pourrait justifier cette opération. »
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a qualifié l’intervention de « dangereux précédent ». La formule est mesurée. Elle est aussi exacte. Car si le droit peut être suspendu chaque fois qu’une puissance juge un dirigeant illégitime ou criminel, alors le droit n’est plus une règle. Il devient un argument parmi d’autres, mobilisable par ceux qui ont les moyens de s’en passer.
V. Le silence des alliés
Les jours qui ont suivi l’opération ont révélé une fracture inattendue : non pas entre l’Occident et le reste du monde, mais au sein de l’Occident lui-même.
La Russie et la Chine ont condamné sans équivoque. Le Mexique, la Colombie, le Brésil ont dénoncé une « atteinte à la souveraineté » de l’Amérique latine.
Mais l’Europe ? Emmanuel Macron a d’abord « pris acte » de l’opération, se félicitant que « le peuple vénézuélien soit débarrassé de la dictature ». Il a fallu attendre deux jours pour que le ministre des Affaires étrangères évoque une « violation du principe de non-recours à la force ». Entre la satisfaction morale et le rappel juridique, deux jours de flottement. Deux jours qui en disent long.
Car il faut le dire clairement : Maduro est un autocrate. Son régime a commis des crimes contre l’humanité, documentés par l’ONU. L’élection de 2024 a été truquée. Des millions de Vénézuéliens ont fui leur pays. Rien de cela n’est contestable.
Mais la question n’est pas là. La question est : qui décide ? Selon quelles règles ? Avec quel contrôle ? Si les États-Unis peuvent unilatéralement arrêter un chef d’État qu’ils jugent criminel, qu’est-ce qui empêche demain la Russie d’en faire autant ? La Chine ? Le précédent ne connaît pas de frontières.
VI. Ce que cela signifie pour les « petits États »
Revenons à la doctrine Monroe. Son message implicite était simple : il existe deux catégories d’États. Ceux qui font les règles, et ceux qui les subissent. Ceux qui ont les moyens de la force, et ceux qui n’ont que le droit pour se protéger.
L’intervention au Venezuela rappelle cette hiérarchie avec une brutalité que les décennies d’après-guerre froide avaient partiellement masquée. Le multilatéralisme, les institutions internationales, les traités, tout cet édifice juridique construit pour que les petits États aient une voix et une protection, tout cela vacille quand une puissance décide que ses intérêts prévalent.
L’ambassadeur du Venezuela à l’ONU, Samuel Moncada, a posé la question en ces termes : « Si l’enlèvement d’un chef d’État, le bombardement d’un pays souverain et la menace ouverte d’une nouvelle action armée sont tolérés ou minimisés, le message envoyé au monde est dévastateur : le droit est facultatif et la force est le véritable arbitre des relations internationales. »
Ce message, les peuples du Sud le reçoivent avec une clarté particulière. Ils savent, pour l’avoir vécu, ce que signifie être du mauvais côté du rapport de force. Ils savent que les interventions « humanitaires » ou « antiterroristes » ont souvent laissé derrière elles des pays dévastés. L’Irak. La Libye. L’Afghanistan. Les promesses de démocratie et de prospérité se sont effondrées dans le chaos.
Et maintenant le Venezuela. Trump a annoncé que les États-Unis allaient « diriger » le pays pendant une période de transition. Que des entreprises américaines pourraient exploiter les infrastructures pétrolières. Et, dans un retournement révélateur, il a écarté María Corina Machado, la leader de l’opposition démocratique qui avait remporté 70% des voix en 2024, au motif qu’elle n’aurait « pas le respect nécessaire » pour gouverner. L’homme qui vient de renverser un dictateur choisit lui-même qui peut ou non lui succéder. Le pétrole, encore. Toujours.
VII. La question qui reste
Il serait facile de conclure sur une note de désespoir. De dire que le droit international est mort, que la force a définitivement triomphé, que les petits États n’ont plus qu’à s’incliner. Ce serait trop simple. Et probablement faux.
Le droit international a survécu à d’autres crises. Il a survécu à Suez en 1956, quand la France et le Royaume-Uni ont dû reculer. Il a survécu à l’Irak en 2003, même si les blessures ne sont pas refermées. Il survit, aujourd’hui encore, dans les tribunaux, dans les résolutions, dans la mémoire des peuples qui refusent que la force soit le dernier mot.
Mais il ne survivra que si les violations sont nommées. Que si les silences complices sont dénoncés. Que si les peuples, y compris ceux des démocraties occidentales, exigent de leurs gouvernements une cohérence entre les principes proclamés et les actes accomplis.
Ce qui s’est passé au Venezuela n’est pas la fin de l’histoire. C’est un test. Un test pour le droit international. Un test pour les institutions. Un test pour nous tous.
Car la question n’est pas de savoir si Maduro méritait son sort. La question est de savoir dans quel monde nous voulons vivre. Un monde où la force fait le droit, ou un monde où le droit, patiemment, obstinément, tente de contenir la force.
L’Amérique latine connaît cette question depuis deux siècles. Elle vient de nous être posée à tous.
Didier Aubourg (*)
(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et chroniqueur littéraire. Il anime l’émission « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side.

