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Sadia Tabti et Youcef Zirem au chevet de l’artisanat berbère : l’agonie des tisserandes

De la poésie des légendes au constat tragique de la fin d’un monde : retour sur la rencontre entre Sadia Tabti et Youcef Zirem au café littéraire de l’Impondérable.

Ce dimanche 18 janvier 2026, au 320 rue des Pyrénées dans le XXe arrondissement de Paris, le temps semblait s’être suspendu dans ce café littéraire pour laisser place à une parole nécessaire, presque urgente. Ce rendez-vous n’était pas une simple formalité éditoriale, mais une plongée dans les racines profondes de l’Afrique du Nord, là où le fil de laine tisse l’histoire des hommes. Un vibrant hommage au patrimoine berbère doublé d’une mise en garde contre la disparition définitive d’un art qui ne trouve plus de relève.

Le café littéraire de l’Impondérable a vibré d’une intensité rare. Dans cet espace feutré, véritable enclave intellectuelle où les idées aiment à se rencontrer loin du tumulte urbain, l’atmosphère semblait ce jour-là chargée d’une gravité particulière. Les boiseries sombres et l’odeur du café semblaient recueillir un secret ancestral, préparant l’auditoire à une révélation. Invitée par l’écrivain Youcef Zirem, dont le tact, la rigueur journalistique et la profondeur de champ ont permis d’ouvrir des perspectives inédites, Sadia Tabti est venue présenter son ouvrage D’Arachné à Tassadit ou l’Odyssée du tissage. Ce livre s’érige en une véritable épopée métaphysique qui lie le mythe antique méditerranéen à la réalité vivante du terroir berbère. Entre la splendeur d’un passé magnifié et le cri d’alarme pour un avenir incertain, la rencontre a marqué les esprits par sa lucidité douloureuse, refusant les nostalgies de salon pour affronter la réalité d’un monde qui s’efface sous nos yeux.

Un tissage entre mythe, sacré et identité

L’échange a débuté comme une plongée dans la lumière des ancêtres, une exploration des temps où le geste précédait la parole. Sadia Tabti a su convoquer, avec une poésie savante et une précision d’historienne, ces femmes qui, de génération en génération, ont tissé bien plus que de la laine. Elles ont tissé les fondations mêmes de la cité : le lien social, la mémoire des tribus et les cartes d’une identité complexe. Sous la houlette de Youcef Zirem, dont la finesse d’analyse et la bienveillance sont désormais la signature de ces rendez-vous dominicaux, l’entretien a rapidement dépassé le cadre de la simple promotion. Par ses questions incisives mais toujours empreintes de respect, l’écrivain a su guider l’échange vers les hauteurs de la réflexion philosophique. Le débat a révélé comment chaque trame et chaque chaîne constituent un alphabet de survie, une lumière venue du fond des âges pour éclairer notre présent souvent trop sombre et dénué de repères. La discussion s’est d’abord ouverte sur la dimension sacrée du tissage, rappelant que l’acte de croiser les fils est, en soi, un rituel de création du monde, une cosmogonie en miniature où la femme Insuffle une logique sacrée à la matière.

Le livre de Sadia Tabti est une traversée des mythes, des rites et des légendes qui habitent chaque fibre de la laine, chaque nuance de garance ou d’indigo. L’ouvrage explore cette alchimie mystérieuse où la matière brute, sous l’effet d’une patience infinie, devient culture. L’auteure a transporté l’auditoire dans l’univers clos et sacré des tisserandes berbères, ces gardiennes d’une richesse culturelle millénaire souvent restées dans l’angle mort de l’histoire officielle, mais dont les mains ont préservé l’essentiel de la civilisation. Elle a rappelé comment le métier à tisser devient, sous les mains de la femme, un pont entre le ciel et la terre, un axe vertical reliant le divin à l’humain. C’est un langage de symboles où chaque motif, qu’il s’agisse du losange protecteur, du chevron ou de la ligne brisée évoquant l’eau, raconte une croyance, une identité. Sadia Tabti a magnifiquement démontré que le tapis ou le vêtement ne sont pas de simples objets utilitaires, mais des textes de laine que l’on doit apprendre à déchiffrer pour comprendre l’âme d’un peuple.

Le fil rompu de la transmission

Toutefois, la sérénité des échanges a laissé place à une émotion poignante lors du débat avec le public. L’atmosphère, jusque-là portée par la poésie des symboles, s’est soudainement chargée d’une tension électrique, presque étouffante. Ce fut le moment où la théorie s’est heurtée à la réalité rugueuse du présent, où le rêve de la tradition s’est brisé sur l’écueil du monde moderne. Le moment de bascule a été atteint lorsque Sadia Tabti a posé un diagnostic sans concession sur l’état actuel de cet artisanat en Afrique du Nord. Quittant le registre de l’histoire pour celui de la survie, elle a prononcé des mots qui résonnent encore comme un avertissement funèbre : « Il n’y a plus de transmission », a-t-elle déclaré avec une émotion qui a littéralement figé l’assistance. Le glas a donc commencé à sonner. Ce n’était pas là une figure de style pour apitoyer le lecteur, mais le constat d’une témoin impuissante face à l’effacement d’un art millénaire.

Le constat est d’une amertume sans fond : malgré les discours officiels lénifiants et les promesses sans lendemain des autorités locales, le terrain raconte une tout autre histoire, celle d’un abandon systématique. Sadia Tabti a fustigé cette bureaucratie du patrimoine qui multiplie les colloques luxueux dans les capitales mais délaisse les ateliers poussiéreux des montagnes. En Afrique du Nord, ce patrimoine pluriséculaire s’éteint dans l’indifférence la plus totale des institutions. La tragédie est humaine avant d’être matérielle. D’année en année, les derniers détenteurs de ces secrets ancestraux s’en vont, emportant avec eux un savoir-faire qu’aucune machine, aucun algorithme, ne pourra jamais remplacer. Avec chaque vieille tisserande qui ferme les yeux, c’est une bibliothèque de gestes, une alchimie des teintures naturelles et une précision du toucher qui s’évaporent à jamais. Ce que Sadia Tabti a mis en lumière, c’est ce vide vertigineux : l’instant précis où un fil rompu ne trouve plus de main pour le renouer, condamnant la trame à se défaire.

Le débat a mis en lumière une réalité brutale : la rupture irrémédiable de la transmission entre les générations. Ce fil invisible qui liait les mères aux filles, les initiées aux novices, semble aujourd’hui tranché net par les cisailles de la mondialisation. Sadia Tabti a analysé ce phénomène avec une lucidité chirurgicale : l’artisanat ne fait plus recette. Dans un monde régi par l’instantanéité, la rentabilité immédiate et la production de masse, le temps long du métier à tisser, ce temps sacré du geste répété mille fois, n’intéresse plus les jeunes générations. Ce savoir-faire, qui demandait des mois de patience et une abnégation quasi monacale, ne trouve plus sa place dans l’économie moderne, de plus en plus déconnectée de ses racines organiques et de la dignité de la main.

Au-delà de l’aspect économique, Sadia Tabti a dénoncé une forme d’amnésie collective, un sommeil de la conscience qui semble attendre, presque avec une fatalité morbide, que ce pan entier de la culture berbère disparaisse définitivement pour être remplacé par des succédanés sans âme. On regarde ces arts s’éteindre comme on observe un astre mourant, sans réaliser que c’est une partie de notre propre intelligence du monde qui s’efface. Cette amnésie n’est pas un oubli accidentel, mais un renoncement silencieux à ce qui nous constitue, une érosion de l’être au profit de l’avoir.

Le mirage du « tourisme équitable »

Au-delà de la perte des savoirs, l’auteure a porté une critique acerbe sur un phénomène contemporain particulièrement pernicieux : le mirage du tourisme éthique. Elle a ainsi dénoncé un « tourisme équitable » qui n’en est pas, une appellation marketing qui, sous couvert de bonnes intentions et de conscience morale, cache trop souvent des mécanismes de prédation classiques. Pour Sadia Tabti, ce label est devenu un argument de vente séduisant pour l’Occident en quête d’exotisme « propre », mais qui, sur le terrain, a plus tendance à exploiter et à sous-rémunérer le travail harassant des tisserandes. Son enquête révèle une réalité sociale amère : les intermédiaires, les agences et les structures touristiques captent l’essentiel de la valeur ajoutée, ne laissant aux artisanes que des miettes dérisoires. Ce système est totalement déconnecté du temps réel et de la haute technicité nécessaires à la confection d’une pièce.

On vend au voyageur l’illusion d’une action solidaire, alors que la tisserande, elle, reste enfermée dans une précarité qui ne lui permet même pas de renouveler ses outils ou d’acheter une laine de qualité supérieure. Cette dérive transforme l’art de la laine en un simple produit de consommation rapide, une marchandise folklorisée. En imposant des cadences infernales et des prix dérisoires, ce système dénature l’essence même du tissage. Sadia Tabti a rappelé avec force que sous-payer une tisserande, c’est commettre un crime culturel, c’est mépriser son art et condamner irrémédiablement sa transmission. Comment, en effet, convaincre une jeune femme de reprendre le métier de sa mère si celui-ci ne lui garantit qu’une vie de labeur sans aucune dignité financière ? Ce faux altruisme ne fait qu’accélérer la chute d’un patrimoine en le transformant en un souvenir de voyage bon marché, vidé de sa substance sacrée et de sa juste valeur humaine.

Un appel à la résistance mémorielle

C’est pourquoi cette rencontre à l’Impondérable ne fut pas seulement une présentation littéraire de plus, mais un véritable appel à la résistance mémorielle. Youcef Zirem et son invitée ont rappelé avec gravité que la culture n’est pas un objet inerte que l’on range dans une vitrine de musée, mais un souffle vital qui doit circuler pour ne pas s’étouffer. L’auditoire est reparti avec cette certitude douloureuse et obsédante : car derrière chaque tapis qui ne sera plus tissé, c’est une page de l’histoire humaine qui se déchire, un lien avec l’éternité qui se rompt. Finalement, cette rencontre aura agi comme le révélateur brutal d’une urgence culturelle que l’on ne peut plus ignorer sous peine de devenir complices de ce grand effacement.

En pointant avec une précision chirurgicale la responsabilité défaillante des autorités, souvent cantonnées à des célébrations de façade pour masquer le vide, Sadia Tabti a brisé le vernis du folklore pour exposer la plaie béante de l’absence de relève. Elle force ainsi chaque auditeur, chaque futur lecteur, à confronter le silence qui s’installe peu à peu dans les villages : celui de la disparition imminente d’un savoir millénaire, d’une langue de laine et de symboles qui s’éteint dans l’indifférence glacée des politiques publiques.

Cette soirée, d’une haute tenue intellectuelle, n’était pas seulement un hommage à la beauté du geste ; elle fut un plaidoyer désespéré mais courageux contre l’amnésie. Elle nous laisse toutefois face à une question en suspens, dont l’écho est presque vertigineux : saurons-nous, par un ultime sursaut de conscience, redevenir les héritiers fiers et actifs de cet art, ou accepterons-nous de n’être que les simples spectateurs, passifs, résignés et muets, de son extinction définitive ?

Brahim Saci


Sadia Tabti, D’Arachné à Tassadit ou l’Odyssée du tissage, éditions Rencontre des auteurs francophones.

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