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Rachid Boudia : Mohamed Boudia « fut un internationaliste de tous les opprimés »

entretien Rachid Boudia Mohamed

Rachid Boudia revient sur le parcours et les engagements internationalistes de son père Mohamed Boudia. Photo Montage

Dans cet entretien, Rachid Boudia revient sur le parcours de son père, Mohamed Boudia, dont la voix, portée par l’art et l’engagement, continue de résonner comme un appel à la solidarité entre les peuples.

Entre souvenirs d’enfance à la Casbah et analyse d’un combat internationaliste sans frontières, Rachid Boudia, le fils de Mohamed Boudia, livre un témoignage rare.

Mohamed Boudia est poète, dramaturge et militant engagé pour l’indépendance de l’Algérie et la cause palestinienne. Le 28 juin 1973, Mohamed Boudia tombait sous les bombes du Mossad à Paris, devenant l’une des victimes les plus emblématiques de la guerre de l’ombre sur le sol français. Rachid est aujourd’hui un témoin privilégié de la vie et de l’œuvre de son père, qu’il a contribué à faire connaître au public, notamment à travers la publication du recueil Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973). Au-delà de la transmission de la mémoire familiale, Rachid Boudia est un passeur de l’histoire culturelle et politique algérienne et internationale, capable de mêler souvenirs intimes, anecdotes et réflexion sur l’engagement et la création artistique.

Rachid Boudia partage avec nous des souvenirs précieux de son père, Mohamed Boudia, ainsi que sa vision de l’héritage d’un homme dont la vie a été indissociable de son art et de son militantisme. À l’heure où les questions de décolonisation et de solidarité internationale reviennent au centre des débats mondiaux, sa trajectoire offre une boussole précieuse pour comprendre les liens entre culture, résistance et universalisme. À travers cet entretien, nous explorerons non seulement le parcours d’un intellectuel et artiste engagé, mais aussi l’impact de sa pensée et de ses combats sur la mémoire collective, en Algérie et au-delà. Nous aborderons les moments forts de sa vie, ses combats pour l’indépendance, sa solidarité internationale, et la tragédie de son assassinat à Paris, qui n’a jamais éteint la force de sa voix.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Diasporadz : Votre père a commencé par lutter pour l’indépendance de l’Algérie, puis a étendu son engagement au soutien à la cause palestinienne. Comment percevait-il le lien entre ces deux luttes et l’idée de solidarité internationale ?

Rachid Boudia : Il percevait le lien entre la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et la lutte pour la cause palestinienne par le prisme de la lutte contre les systèmes de domination. Le colonialisme comme l’impérialisme sont des systèmes basés sur l’exploitation des peuples et leur écrasement afin de les maintenir dans une aliénation qui empêche toute tentative d’émancipation. Quant à la solidarité internationale, il la percevait comme un combat qui se veut global.

Les luttes de décolonisation en Afrique, la guerre du Vietnam ou la lutte pour la cause palestinienne sont un seul et même combat : la lutte contre l’impérialisme, dont le colonialisme est son corollaire. Pour lui, tous les combats n’en faisaient qu’un. Il fut un internationaliste de tous les opprimés, et si, il a rejoint le combat de ce peuple déraciné qui voulait retrouver sa terre, c’est par cette ouverture globale sur tout le monde exploité. C’était à la fois l’insurrection de l’idée et la participation musculaire au combat. Il avait d’ailleurs pris pour ligne de vie cette phrase de Frantz Fanon : « dans le combat pour les opprimés, l’intellectuel doit musculairement participer. » Dont acte.

Diasporadz : Comment votre père vous a-t-il transmis ses convictions et son engagement politique au quotidien, à la maison ou dans votre vie personnelle ?

Rachid Boudia : Etant donné mon jeune âge lors de son assassinat, j’ai pris conscience de ses convictions et de son engagement politique beaucoup plus tard dans ma vie personnelle. Ce fut tout d’abord grâce aux anecdotes familiales, puis en fonction des rencontres et enfin, par mes lectures de ses textes et mes propres recherches.

Diasporadz : Quel souvenir gardez-vous de votre père lorsqu’il écrivait ses poèmes ou ses pièces de théâtre ? Aviez-vous le sentiment que son art était un prolongement de ses combats ?

Rachid Boudia : Je suis né en 1963, or ses deux pièces de théâtre furent écrites durant son incarcération lors de la lutte de libération de l’Algérie. Plus tard, lors de son passage à la tête du Théâtre national algérien (TNA), j’étais trop jeune pour nourrir un quelconque souvenir. En revanche, l’analyse de son œuvre culturelle et son engagement politique indiquent clairement que l’on ne peut dissocier chez lui le combat culturel du combat politique.

Diasporadz : Comment parvenait-il à concilier sa vie de militant engagé et son rôle de père ? Y a-t-il des anecdotes qui montrent cette facette plus intime de lui ?

Rachid Boudia : Mon père conciliait sa vie de militant et de père par une organisation d’une précision d’horloger. La lutte pour la libération de l’Algérie avait fait de lui un militant chevronné, capable de gérer plusieurs aspects de son quotidien avec maîtrise. Il pouvait travailler au théâtre le matin, déjeuner avec des ouvriers de l’usine Renault de Billancourt, nous rendre visite l’après-midi avant de retourner à son engagement politique actif. Malgré une activité débordante, mon père nous trouvait les établissements scolaires et nous y emmenait le jour de la rentrée. Personnellement, le père de famille trouvait le temps de m’emmener chez le dentiste, au cinéma ou à son théâtre à Boulogne-Billancourt. Il couvrait tout le spectre de la vie familiale et militante sans faille.

Diasporadz : Selon vous, en quoi son enfance dans la Casbah d’Alger a-t-elle façonné sa vision du monde et son engagement politique ?

Rachid Boudia : Né en 1932, il prend conscience du fait colonial durant la Seconde Guerre mondiale. Il y a les lois antijuives de Vichy, l’interdiction du PPA et du PCA, le débarquement américain en Afrique du Nord, et notamment en Algérie et à Alger, dont le port se trouve juste en contrebas de la Casbah. Il y a également un enfant du quartier qui a été enrôlé dans l’armée française sur le front en Europe. Il prend conscience que l’espace du quartier a aussi des implications internationales. Il vit la misère sociale et la violence inhérente à la Casbah, quartier arabe de la ville, cernée et enclavée par les quartiers européens que ces derniers évitent car leur vision d’une Casbah antre de la violence et de la débauche effraie. Mais déjà, l’intensité des échanges et des mouvements qui animent la Casbah crée une atmosphère populaire unique qui formera sa construction idéologique.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la Casbah devient l’un des espaces les plus politisés d’Algérie. Elle centralise les tentatives d’organiser la résistance et les revendications anticoloniales, notamment après les massacres du 8 mai 1945, à Sétif, Guelma et Kherrata. Elle devient le lieu d’expérimentation du nationalisme algérien. Son enfance et sa jeunesse dans la Casbah constitueront une source d’inspiration très riche pour son écriture et ses combats futurs. Il prend alors conscience de la place du peuple et des masses dans toute tentative d’organisation politique et dans tout rapport à la connaissance et la culture.

Diasporadz : Vous évoquez le fait qu’il soutenait la cause palestinienne depuis l’Europe ; comment percevait-il la nécessité de lier les luttes locales et internationales ?

Rachid Boudia : Par le prisme de la dimension globale du combat. Lorsqu’il défend les travailleurs immigrés ou les artistes algériens afin de leur trouver des contrats dans les théâtres parisiens, il fait appel à son sens de l’universalisme ayant pour but l’homme et son épanouissement. Mais son universalisme n’a rien d’abstrait. Il est contextualisé. Celui-ci passe par la lutte. Selon lui, seule la lutte peut rendre la liberté.

De la même manière, son engagement anti-impérialiste et anticapitaliste ne résulte pas d’une idéologie fixe. il est directement ancrée dans un rapport au réel. C’est sa connaissance du quotidien des travailleurs immigrés dans le Paris raciste des années 1960/70 qui le pousse à l’action, et non un principe absolu, abstraitement universaliste.

Son soutien à la cause palestinienne relève du principe de solidarité expérimenté durant la lutte d’indépendance de l’Algérie. Des réseaux de soutien français ont aidé la lutte du peuple algérien pour son indépendance. De la même manière, l’algérien se met au service de la juste cause du peuple palestinien. Cela relève des solidarités entre les peuples.

Diasporadz : Aujourd’hui, lorsque vous relisez ses œuvres ou témoignez de sa vie, quelle leçon de courage, de créativité ou de militantisme souhaitez-vous transmettre aux nouvelles générations ?

Rachid Boudia : Je n’ai pas la prétention de donner des leçons, encore moins de courage ou de militantisme. Cependant, je peux parler de ce que l’œuvre de mon père m’a apporté. Une prise conscience que les sociétés évoluent à travers la lutte des classes. Tous les exploités qui prennent conscience de leur condition développent les armes émancipatrices, seuls ou de manière collective.

Il m’a fait prendre conscience de l’importance du sens de la solidarité pour aller vers plus de justice sociale. J’ai également pris conscience de l’importance du collectif dans tout combat. Comme les personnages de ses pièces de théâtre, la responsabilité est collective. Ils sont tous concernés par le destin du monde.

Les prises de conscience de ses personnages leur permettent d’entrer dans l’Histoire à partir du moment où ils renoncent à leur rêve de salut individuel pour intégrer un contexte collectif. Ils sont dans l’impossibilité d’améliorer une situation dont le contrôle leur a échappé de façon individuelle. Seul le collectif est en mesure d’apporter la solution.

Cette théorie était valable lors de la lutte de libération de l’Algérie, elle l’est pour la cause palestinienne. Le sacrifice de sa vie prouve à lui seul sa générosité et son amour de tous les opprimés et de tous les damnés de la terre. Mais même sans aller jusqu’aux combats aux dimensions internationales, il est possible d’agir au quotidien, avec générosité et solidarité.

Diasporadz : L’assassinat de votre père par le Mossad en plein Paris en 1973 paraissait impensable, dans cette ville lumière, symbole de liberté. Comment avez-vous vécu cet évènement et quel impact pensez-vous qu’il ait eu sur la mémoire de son engagement ? Et comment expliquez-vous que la France ait laissé se produire un acte aussi violent dans sa capitale ?

Rachid Boudia : Tout d’abord, l’assassinat de mon père par le Mossad n’était pas si impensable ou surprenant. Déjà en décembre 1972, le représentant du Fatah en France, Mahmoud Hamshari avait été tué par une bombe placée dans le cadre de son téléphone, dans son appartement de la rue d’Alésia dans le 14e arrondissement de Paris. Un mois plus tard, le territoire français avait intégré le champ de bataille dans la guerre entre services israéliens et palestiniens. En avril 1973, le docteur Basil Koubaissi, représentant du FPLP, était tué de plusieurs balles de revolver alors qu’il rejoignait son hôtel, rue Chauveau-Lagarde, derrière la Madeleine.

Quinze jours avant son assassinat, une lettre anonyme était parvenue à la librairie palestinienne, que mon père fréquentait, prévoyant l’assassinat à court terme d’une personnalité du FPLP. Ensuite, pour ce qui est de la ville lumière comme symbole de liberté, il faut prendre cette théorie pour ce qu’elle est : la représentation d’un roman national visant à glorifier les valeurs d’un pays. Et, le récit national, aussi magnifique soit-il, n’empêche pas l’ignoble par la terreur, en vertu de l’adage affirmant que la fin justifie les moyens. Ensuite, j’ai vécu cet événement comme une rupture de l’enfance.

Mon vocabulaire s’est enrichi de mots funestes. La géopolitique mondiale a fait son entrée dans mon esprit d’enfant. Il y a eu un avant et un après. Mais, cette malheureuse affaire aura eu un impact positif sur la mémoire de son engagement car le sacrifice, qui n’est pas le suicide, a démontré la pureté de l’homme et de ses convictions. Mon père a fait des compromis sans compromission. Son œuvre culturelle et politique en faveur des opprimés est la marque indélébile de l’amour et de la générosité. Enfin, sur le rôle de la France qui a laissé un assassinat politique se produire sur son sol s’explique par la proximité idéologique entre les assassins et le monde occidental impérialiste avec sa pensée hégémonique. De plus, l’entité sioniste (l’Etat d’Israël, ndlr) plaçant l’esprit de vengeance au-dessus de toutes les autres valeurs, la France a simplement laissé les autres effectuer la sale besogne.

Diasporadz : Pensez-vous que votre père a reçu en Algérie la reconnaissance qu’il mérite pour son oeuvre et son engagement ?

Rachid Boudia : Pendant longtemps la reconnaissance pour son oeuvre a été absente. Avec le temps et le travail de journalistes, l’opacité s’est peu à peu dissipée. Aujourd’hui, son œuvre est reconnue mais sans qu’il y ait eu de cérémonies officielles. Cependant, des initiatives ont vu le jour, comme un buste installé sur le square Port-Saïd, face au TNA qu’il dirigea avec la réussite que l’on sait. C’est un début et je m’abstiendrais d’émettre la moindre critique sur des initiatives naissantes. J’espère qu’il y en aura d’autres, comme baptiser une salle nationale ou un centre d’art dramatique du nom de Mohamed Boudia.

Déjà, la culture populaire a officialisé son oeuvre et son engagement avec un portrait sur un mur de la Casbah ou encore un tifo, ces drapeaux géants, que certains spectateurs du club de l’USMA déploient au stade. La patience est une vertu cardinale et je ne désespère pas de vivre d’autres initiatives à la hauteur de cet homme qui fit culture de tout bois et fut un infatigable militant pour l’indépendance de son pays, l’Algérie, et un éveilleur de conscience.

Diasporadz : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Rachid Boudia : Nous tournons depuis un certain temps un documentaire qui évoque la douleur de l’enfant, du fils, face à la disparition violente et inopinée de son père. Ce travail est à l’initiative de deux journalistes, Mohamed Zaoui et Smaïl Dechir.

En ce qui me concerne, j’ai débuté l’écriture d’un ouvrage sur mon père sous la forme d’un roman. Je participe au travail indispensable de mémoire avec les personnes qui me sollicitent pour un travail sérieux autour de son œuvre et de son engagement.

Entretien réalisé par Brahim Saci


Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie, Éditions Premiers Matins de Novembre

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