L’artiste peintre Nedjoua Serra, née à Sétif, appartient à cette famille d’artistes dont la présence silencieuse cache une intensité rare. Sa peinture, profondément ancrée dans l’expérience sensible, s’impose non par le spectacle mais par la résonance qu’elle provoque.
Artiste peintre algérienne native de Sétif, Nedjoua Seraa s’impose discrètement mais sûrement sur la scène artistique internationale. Elle peint avec une justesse et une simplicité remarquables, elle affirme une identité picturale singulière, forgée dans une exploration constante de ce que signifie « peindre » à l’époque contemporaine. Son œuvre se construit au croisement de l’émotion brute, du geste instinctif et d’une réflexion profonde sur la mémoire, le corps et les racines qui façonnent la trajectoire intime de l’individu.
Son travail de recherche le plus marquant est sans doute celui inspiré par les mystères du Tassili N’Ajjer. Captivée par les forêts de pierres de Sefar – la plus grande ville troglodyte du monde – et les milliers de gravures rupestres datant de plus de 12 000 ans, l’artiste s’est lancée dans une quête pour percer le secret de cette première civilisation humaine. Cette immersion a donné lieu à des expositions puissantes en 2021, telles qu’« Orgue N’Ajjer » et « Marge sur orgue N’Ajjer ».
La qualité de son travail lui a valu une reconnaissance bien au-delà des frontières. Après avoir exposé ses œuvres en Algérie, elle a brillé à l’international, notamment en Grèce, en Égypte, au Liban, en Jordanie et aux Émirats Arabes Unis, où elle a été honorée en 2016 de la médaille de la créativité du monde arabe.
L’artiste peintre Nedjoua Seraa est actuellement à l’affiche de la 9e édition du Festival Culturel International d’Art Contemporain (IFCA). Elle expose dans le cadre de cet événement majeur qui se tient au Palais de la culture Moufdi-Zakaria d’Alger, du 29 novembre au 6 décembre 2025.
Dans les toiles de Nedjoua Seraa, la peinture cesse d’être une simple surface pour devenir une matière vivante. L’épaisseur de cette matière, travaillée avec une richesse palpable, ne fait pas qu’occuper l’espace ; elle semble littéralement respirer, insufflant une présence presque organique à l’œuvre. Les surfaces, loin d’être lisses, s’animent : elles vibrent sous l’effet des pigments superposés, se croisent et se heurtent parfois, créant une profondeur qui n’est pas seulement visuelle, mais temporelle.
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Chaque couche déposée par l’artiste est perçue comme un fragment d’histoire enfoui, une strate de mémoire arrachée au plus profond de l’être. Le résultat est une peinture en constante tension, qui oscille entre la figuration libre et l’abstraction la plus sensible. De cette profondeur chromatique émergent des silhouettes fugitives, des traces à peine lisibles, ou des présences mystérieuses. Elles ne s’imposent jamais avec netteté, mais affleurent plutôt, à la manière de souvenirs qui remontent à la conscience pour s’évanouir aussitôt.
L’objectif de Seraa n’est dès lors plus de représenter la réalité visible, mais bien de révéler l’invisible. Elle utilise la toile comme un champ d’exploration pour atteindre cette zone subtile où l’intuition la plus brute et l’expérience vécue viennent se rencontrer. Sa démarche est un acte de fouille, une tentative pour capturer l’essence, le territoire intime où le sens émerge avant même la forme.
Dans la construction du sensible qui caractérise son œuvre, la palette de Nedjoua Seraa joue un rôle non seulement esthétique, mais fondamentalement structurel. L’artiste y cultive une véritable dialectique chromatique, orchestrant un dialogue permanent entre la douceur enveloppante et une intensité poignante. On observe ainsi une richesse de pigments profonds, souvent des tons terreux, sombres ou saturés, évoquant les racines et l’histoire, qui se confrontent à des éclats plus diaphanes, des touches de lumière presque immatérielles. Cette confrontation génère une profondeur saisissante. Certaines toiles semblent d’ailleurs irriguées par une lumière interne, presque organique, qui émane du fond de la matière plutôt que d’une source extérieure. Cette lumière discrète sculpte l’espace pictural et donne à la composition son rythme intrinsèque, transformant l’œuvre en un paysage où l’œil peut s’aventurer et s’égarer.
Face à cette matière colorée, le geste de Seraa se déploie avec une énergie spontanée, cherchant moins la perfection académique que la vérité de l’instant. Il ne vise pas une maîtrise absolue, mais laisse volontairement place à l’aléatoire, à la coulure, à la trace brute et au surgissement de l’accident. Chaque mouvement de pinceau, chaque frottis, chaque grattage devient ainsi une empreinte symbolique, un acte de présence physique sur la toile, tantôt retenu et méditatif, tantôt libéré avec fougue.
Cette approche profondément instinctive et délestée de toute posture formelle crée une proximité immédiate avec le spectateur. L’œil n’est pas invité à décoder une image ou à analyser une narration ; il est appelé à ressentir. Les œuvres de Seraa fonctionnent ainsi comme des passerelles vers l’intime : elles n’ont pas vocation à délivrer un message univoque, mais ouvrent un espace intérieur de résonance. Le spectateur est convié à entrer dans un dialogue silencieux où peuvent affleurer émotions, doutes et élans personnels, reconnaissant, parfois sans pouvoir le formuler, quelque chose d’essentiel sur sa propre trajectoire.
L’apport de Nedjoua Seraa dépasse largement la simple force plastique de ses créations. Ce qui la distingue véritablement réside dans sa capacité à ranimer et à renouveler une forme de spiritualité picturale. Celle-ci ne s’impose jamais de manière didactique ou manifeste, mais se laisse subtilement deviner, émerger du langage même de la toile. Cette spiritualité est orchestrée par les rythmes invisibles, les épaisseurs accumulées, les ruptures inattendues et les silences laissés dans la matière.
Dans un monde saturé d’images rapides et immédiatement consommables, ses tableaux agissent comme une puissante invitation à ralentir. Ce geste est un effort précieux, presque un acte de résistance. Face à ses œuvres, le regard se dépose avec une lenteur inédite. On n’observe plus, on y entre comme dans un lieu à part, un sanctuaire intime propice à la contemplation et à l’introspection.
Cette immersion mène souvent à une forme d’apaisement. La sincérité viscérale qui émane du travail de Nedjoua Seraa lui confère cette profondeur si rare. Chaque toile s’offre alors comme une tentative profondément authentique de dire le monde autrement, sans artifices, sans détours, et sans le besoin de l’expliquer, mais simplement de le faire résonner. L’artiste nous rappelle ainsi que l’art est avant tout une expérience de l’être, une rencontre silencieuse entre l’histoire de la toile et celle du spectateur.
L’art de Nedjoua Seraa est bien plus qu’une simple expression esthétique : c’est une œuvre de résistance et de transmission culturelle. Sa démarche s’ancre dans une volonté de préserver et de faire résonner l’héritage algérien face à l’uniformisation globale. Ses recherches inspirées par l’histoire millénaire du Tassili N’Ajjer, et des cités fossilisées comme Sefar, ne sont pas de simples hommages, mais un acte de réappropriation d’une mémoire profonde. En transférant les mystères des gravures rupestres sur la toile contemporaine, elle prouve que la peinture peut encore servir de pont entre les époques et les cultures, faisant dialoguer les gestes de l’humanité ancienne avec la sensibilité du XXe siècle. La reconnaissance de cette démarche, notamment par sa participation remarquée au Festival Culturel International d’Art Contemporain (IFCA 2025), atteste de la résonance universelle de son œuvre.La force de sa peinture réside dans une vérité sans fard. À travers une palette audacieuse et un geste instinctif, Nedjoua Seraa forge une œuvre où la sincérité est la matière première. Elle rejette l’artifice et la séduction superficielle. L’artiste ne cherche pas à décorer le monde, mais à l’interroger, à en débusquer les zones d’ombre et les lumières cachées. En cela, elle offre au spectateur non pas une image à consommer rapidement, mais un territoire à explorer. L’épaisseur de la matière, les ruptures chromatiques et les silhouettes évanescentes constituent un paysage mental où sa puissance discrète réside dans sa capacité à transformer l’acte de regarder en un moment d’introspection profonde. C’est une invitation à ralentir, à se confronter à l’intime et au silence que la rapidité du monde moderne cherche à étouffer.
Le travail de l’artiste peintre Nedjoua Seraa est un écho puissant à l’idée fondamentale que l’art, lorsqu’il est authentique, laisse une trace durable bien au-delà du visible. Sa peinture, nourrie d’une profonde exploration des mystères du Tassili N’Ajjer et des secrets de l’art rupestre, va au-delà de la simple représentation pour toucher à l’essence des choses. Ses toiles ne s’oublient pas une fois le regard détourné ; elles persistent comme une résonance intérieure, un sentiment non formulé que l’on emporte avec soi, transformant la perception en expérience méditative.
Elle s’affirme ainsi comme une artiste essentielle de la scène contemporaine algérienne, capable de transcender les frontières géographiques et stylistiques en faisant de son héritage une source universelle d’inspiration. En nous invitant, avec humanité et force, à réapprendre à regarder et à ressentir le souffle vital qui anime le monde, Nedjoua Seraa rappelle la fonction originelle et essentielle de l’art : être un catalyseur de conscience et un miroir de l’âme. Dans cet acte de partage profondément sincère et dénué de toute vanité, réside la puissance inébranlable de son œuvre, une force reconnue qui lui permet de dialoguer directement avec le monde.
Brahim Saci


