À Paris, la galerie Artbribus célèbre la rencontre entre les arts plastiques et les musiques du monde à travers l’exposition « ALL MUSIQA ». Mustapha Boutadjine, maître incontesté du « graphisme-collage », y dévoile une série de portraits vibrants rendant hommage aux icônes du Châabi, du Jazz et du Blues. Retour sur le parcours d’un artiste engagé qui déchire le papier glacé pour en extraire l’âme des résistances humaines.
Depuis ce 27 décembre 2025, une effervescence singulière s’est emparée du 68 rue Brillat-Savarin. Les murs de la galerie Artbribus, située au cœur d’un 13e arrondissement parisien toujours plus tourné vers l’art contemporain, vibrent d’une énergie nouvelle, presque électrique. L’exposition « ALL MUSIQA », véritable consécration du travail de Mustapha Boutadjine, n’y est pas seulement accrochée : elle y habite l’espace, transformant la galerie en un sanctuaire dédié à la mémoire et au rythme.
Cette exposition, qui s’étire jusqu’au 21 mars 2026, ne se contente pas d’aligner des cadres ; elle propose une traversée visuelle et sonore inédite. Chaque portrait-mosaïque semble porter en lui l’écho des voix qu’il représente, créant une résonance qui interpelle le visiteur dès son entrée. Le choix de la temporalité, débutant au cœur de l’hiver pour s’achever aux prémices du printemps, souligne la volonté de l’artiste de réchauffer les esprits par la force de la culture.
Pour sceller ce lancement sous le signe de l’excellence, l’élégance du patrimoine andalou s’est invitée au vernissage. La présence de l’orchestre national El Djazira, placé sous la baguette habitée du chef d’orchestre Bachir Mazouni, a transformé l’inauguration en un moment de grâce absolue. Les accords ancestraux de la musique arabo-andalouse ont ainsi résonné au milieu des œuvres, créant un pont naturel et puissant entre deux mondes. Ce dialogue entre la rigueur du collage, cette technique minutieuse où chaque fragment de papier retient le temps, et la fluidité des noubas, dont les mélodies serpentent et s’élèvent avec une liberté totale, a offert une clé de lecture essentielle. En associant ces deux formes de virtuosité, l’événement a rappelé que l’œuvre de Mustapha Boutadjine est, par essence, une partition visuelle où le geste de déchirer le papier s’apparente à la vibration d’une corde de luth : un acte précis, passionné et profondément vivant.
Un parcours d’excellence et de transmission
L’itinéraire de Mustapha Boutadjine ne se résume pas à une succession de diplômes prestigieux ; il incarne une quête d’excellence où la rigueur de l’architecte et la précision du designer se fondent pour servir une conscience politique aiguë. Cette double compétence est le socle de son œuvre : avant de déconstruire le monde par le collage, il a appris à le bâtir et à le structurer.
Au-delà de sa renommée de plasticien, Boutadjine s’est imposé comme un véritable bâtisseur de savoir et un pionnier de la transmission. Sa période d’activité à l’École des beaux-arts d’Alger, entre 1979 et 1988, constitue un tournant majeur pour l’enseignement artistique en Algérie. En fondant et en dirigeant le département design, il ne s’est pas contenté de transmettre des techniques ; il a littéralement structuré une discipline nouvelle dans un pays en pleine mutation. En formant une génération de créateurs, il a insufflé une vision de la modernité qui rompait avec les schémas académiques coloniaux ou purement artisanaux pour embrasser les enjeux industriels, technologiques et sociaux de la jeune nation algérienne.
Cette influence sur le paysage visuel du pays n’est pas restée confinée aux salles de classe ; elle est aujourd’hui indélébile et inscrite dans la structure même du quotidien des citoyens. Deux réalisations majeures illustrent cette symbiose entre art et utilité publique :
Le Logo de Naftal (1981) : En concevant cette identité graphique, Boutadjine a créé une icône de la synthèse visuelle. Ce logo, que chaque Algérien croise quotidiennement, est la preuve qu’un design réussi est celui qui parvient à symboliser l’énergie et le mouvement d’un pays tout entier à travers une forme épurée et intemporelle.
Le Métro d’Alger (1982) : Son travail sur l’aménagement des stations a marqué une étape cruciale dans la conception de l’espace public en Algérie. Pour Boutadjine, le design a une fonction sociale impérieuse : celle d’humaniser les infrastructures urbaines, de transformer des lieux de transit anonymes en espaces de dignité et d’esthétique pour le peuple.
À travers ces projets d’envergure, il a démontré que le designer est l’architecte du visible, celui qui donne un visage et une cohérence à la modernité d’un État. Cette phase constructive de sa carrière était le prologue nécessaire à son œuvre actuelle : il fallait qu’il maîtrise parfaitement les codes de la communication et de la structure pour pouvoir, plus tard, les détourner par ses collages militants et ainsi en révéler l’âme profonde et les révoltes secrètes.
La poétique du « papier déchiré »
L’apport majeur de Boutadjine à l’art contemporain ne se limite pas à une simple innovation formelle ; il réside dans l’invention d’un langage où le matériau est aussi éloquent que le sujet. Sa technique du portrait-mosaïque est une prouesse de minutie qui transforme le collage en une véritable « peinture sans pinceau ». L’artiste ne se contente pas d’assembler ; il orchestre une métamorphose.
Pour Boutadjine, le choix de la matière première est un acte politique prémédité. En récupérant des magazines de luxe, des revues de mode, supports par excellence de la futilité, de la consommation de masse et de l’éphémère, Il opère un véritable détournement idéologique : il arrache au papier glacé ses couleurs et ses reflets pour donner corps à ceux que ce système ignore habituellement. En déchirant ces pages de papier glacé, il n’opère pas seulement une découpe physique, il réalise une déconstruction symbolique. « Déchirer le papier, c’est déchirer le mensonge médiatique pour réinterpréter la réalité. » Cette phrase de l’artiste éclaire son intention : il s’agit de débusquer la vérité sous le vernis des apparences.
Le processus créatif suit une rigueur quasi chirurgicale. Tout commence par un tracé préalable au crayon, une esquisse académique d’une grande précision qui sert de fondation à l’œuvre. C’est sur cette structure que les éclats de papier viennent prendre place. Par un jeu savant de textures et de nuances, ces minuscules lambeaux récupérés deviennent, sous les doigts du plasticien, la profondeur d’une ride, l’intensité d’un regard ou la douceur d’une ombre portée. Ce recyclage subversif opère une alchimie fascinante : il transmute des supports de consommation destinés à l’oubli en des œuvres d’art pérennes. En utilisant le superflu pour immortaliser l’essentiel, les visages de ceux qui luttent et qui chantent l’insoumission, Mustapha Boutadjine redonne une dignité au papier et une immortalité aux visages de la résistance.
Une galerie de la mémoire universelle
L’impact de l’œuvre de Mustapha Boutadjine dépasse largement les frontières de la simple recherche esthétique pour s’ancrer dans une dimension mémorielle et géopolitique. Avec un catalogue impressionnant de portraits, l’artiste ne se contente pas de représenter des visages ; il a patiemment constitué une véritable anthologie visuelle des luttes humaines à travers le temps et l’espace. En immortalisant les figures de proue de la résistance mondiale, du Che à Nelson Mandela, il transforme chaque portrait en une archive vivante de l’insurrection. Chaque fragment de papier devient un hommage à la dignité de ceux qui ont osé dire non, faisant de sa galerie de portraits un panthéon de la liberté où la petite histoire des matériaux de récupération rencontre la grande histoire des révolutions.
Cette dimension militante trouve un prolongement naturel dans sa série « ALL MUSIQA », où Boutadjine démontre avec force que la création mélodique est, elle aussi, une forme de combat et de résilience. En réunissant dans un même espace des icônes telles qu’El Anka, Bob Marley, Ella Fitzgerald ou Rachid Taha, il opère une déconstruction des barrières culturelles. Pour l’artiste, le Jazz, le Châabi, le Flamenco ou le Rock ne sont pas des genres isolés, mais les différents chapitres d’un même cri universel. En effaçant les frontières entre les styles, il célèbre une humanité commune, unie par le rythme et la quête de justice, prouvant que la musique est le langage de l’émancipation par excellence.
Cette portée universelle de son message explique la reconnaissance internationale dont il fait aujourd’hui l’objet.
Ses œuvres ne sont plus seulement le reflet d’une identité algérienne, mais appartiennent au patrimoine mondial. Elles sont désormais conservées dans des collections publiques prestigieuses à travers le globe, de Cuba au Vietnam, et de l’Allemagne à la France. Cette présence dans des institutions culturelles majeures témoigne de la puissance de son art : une œuvre capable de parler à toutes les nations parce qu’elle touche à l’essence même de la condition humaine. En installant les figures de l’exil et de l’insurrection au cœur des musées, Boutadjine impose une nouvelle lecture de l’histoire, où l’art devient le gardien infatigable des espérances collectives.
L’exposition « ALL MUSIQA » s’impose comme bien plus qu’une simple galerie de portraits de célébrités ou une rétrospective de figures iconiques. Elle se déploie comme une véritable symphonie de papier, une partition visuelle où chaque fragment arraché, chaque éclat de couleur et chaque texture savamment disposée raconte une histoire de dignité retrouvée. Mustapha Boutadjine, par son talent singulier de « mélomane du collage », nous offre ici une leçon de résilience artistique : il nous rappelle avec force que l’art demeure l’outil ultime pour recréer le monde, pour reconstruire une cohérence et une beauté à partir de ses propres débris et des déchirures du quotidien.
Comme aime à le souligner mon ami Saïd Azrine, critique d’art à l’œil aiguisé et compagnon généreux des créateurs, franchir les portes de la galerie Artbribus ne revient pas simplement à visiter une exposition. C’est accepter une invitation à une immersion sensorielle et intellectuelle, une plongée dans une méditation profonde sur les liens indéfectibles qui unissent la beauté, la résistance et le rythme. Pour Said Azrine, l’œuvre de Boutadjine ne se regarde pas : elle s’écoute et se ressent comme un battement de cœur.
À travers cette galerie de visages, où les traits des musiciens de génie croisent ceux des rebelles historiques, l’artiste met en lumière le fil d’or qui, par-delà les frontières géographiques et les époques, unit les peuples du monde. Il nous montre que l’aspiration à la liberté n’est pas un concept abstrait, mais une force organique qui s’incarne dans une expression culturelle irrépressible, une voix que nul bâillon ne saurait museler.
L’exposition « ALL MUSIQA » s’affirme ainsi comme un vibrant plaidoyer pour une humanité debout, fière et insoumise. Le geste de l’artiste, ce patient travail d’orfèvre qui consiste à assembler des pièces éparses et déchirées pour recréer une unité, devient alors une métaphore puissante de notre propre condition. Dans chaque portrait, Mustapha Boutadjine nous suggère que nous possédons, nous aussi, cette capacité résiliente à panser les plaies de l’histoire. En transformant les débris du papier glacé en icônes de lumière, il nous enseigne comment faire jaillir, des fragments du passé, une nouvelle harmonie universelle.
Brahim Saci
L’exposition « ALL MUSIQA » à la galerie Artbribus, 68 rue Brillat-Savarin, 75013 Paris.
Du 27 décembre 2025 au 21 mars 2026.
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