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mercredi,7janvier,2026

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Mohammed Harbi, l’exigence de vérité comme héritage

La disparition de Mohammed Harbi marque une perte majeure pour la pensée historique algérienne et, au-delà, pour tous ceux qui considèrent l’histoire comme un espace de liberté, de rigueur et de responsabilité.

Historien de premier plan, intellectuel engagé sans jamais être prisonnier de l’idéologie, il fut un éclaireur irremplaçable de l’histoire contemporaine de l’Algérie, qu’il n’a cessé d’interroger avec lucidité et courage.

Né en 1933, acteur de l’histoire avant d’en devenir l’un de ses plus fins analystes, Mohammed Harbi appartenait à cette génération qui avait vécu la guerre de libération non comme un mythe fondateur figé, mais comme une expérience humaine, politique et conflictuelle. Très tôt, il a compris que l’indépendance ne devait pas signifier la fin du questionnement, mais au contraire l’ouverture d’un immense chantier intellectuel : comprendre comment une révolution se fait, comment elle se transforme, et comment le pouvoir se construit, parfois au détriment des idéaux initiaux.

Ce qui distingue Mohammed Harbi, c’est son refus constant des récits officiels. Il n’a jamais accepté que l’histoire soit réduite à une version unique, sanctifiée et instrumentalisée. Son travail a contribué à briser les tabous, à restituer la pluralité des acteurs du mouvement national, à mettre en lumière les luttes internes, les divergences stratégiques, les fractures idéologiques. En cela, il a rendu à l’histoire algérienne sa complexité, condition indispensable de toute compréhension honnête du passé.

Historien rigoureux, il a également été un pédagogue exigeant. Ses écrits, nourris d’archives, de témoignages et d’une réflexion théorique solide, ne cherchaient pas à séduire mais à convaincre par la précision et la démonstration. Il rappelait sans cesse que l’histoire n’est ni une arme de légitimation politique ni un simple récit mémoriel, mais une discipline fondée sur la critique des sources et le débat contradictoire. Cette posture lui valut incompréhensions, marginalisation et parfois hostilité, sans jamais entamer sa détermination.

Mohammed Harbi fut aussi un intellectuel de l’exil, non par renoncement, mais par fidélité à ses principes. Loin de son pays, il a continué à penser l’Algérie, à écrire pour elle et sur elle, convaincu que la distance pouvait parfois offrir une plus grande liberté de regard. Son œuvre a ainsi servi de pont entre les générations, entre l’Algérie et le monde académique international, entre la mémoire militante et l’analyse historique.

Son héritage dépasse largement le cadre universitaire. Il réside dans une éthique du savoir : dire ce que l’on sait, reconnaître ce que l’on ignore, accepter le doute et affronter les zones d’ombre. À une époque où l’histoire est souvent instrumentalisée ou réduite à des slogans identitaires, Mohammed Harbi nous laisse une leçon précieuse : une nation ne se renforce pas en dissimulant son passé, mais en l’affrontant avec maturité.

Aujourd’hui, alors que Mohammed Harbi nous quitte, son œuvre demeure. Elle continuera d’éclairer celles et ceux qui refusent l’amnésie, la simplification et la peur de penser. Il restera comme une conscience critique, une référence incontournable, et un rappel salutaire que l’histoire, lorsqu’elle est libre, est une forme de courage.

Lyazid Benhami

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