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Martine Chifflot : poétesse à l’orée de l’Être, la mémoire des chemins perdus

Martine Chifflot poésie

Première de couverture de "Un temps aux écrivains" où figure une contribution de Martine Chifflot. Photo DR

À travers sa contribution à l’Anthologie littéraire de l’Union des Écrivains Rhône-Alpes (UERA 2020), Un temps aux écrivains, l’écrivaine, poétesse et philosophe Martine Chifflot livre une œuvre introspective et puissante. En interrogeant la marche forcée de la modernité, l’oubli du sacré et l’omniprésence de la mort, ses vers s’érigent en passerelle entre la ferveur spirituelle et la lucidité face au déclin du monde contemporain.

Martine Chifflot : une pensée en marche aux lisières du sensible

Martine Chifflot incarne une figure rare dans le paysage intellectuel contemporain : celle d’une passeuse entre la rigueur conceptuelle et l’intuition poétique. Écrivaine de la verticalité, elle déploie une œuvre plurielle où dialoguent poésie, théâtre et réflexion philosophique.

Nourrie de philosophie classique et métaphysique, elle inscrit son écriture dans une méditation exigeante sur l’Être, la mémoire et le devenir spirituel du monde contemporain. De ses travaux académiques, elle conserve une exigence éthique qu’elle transpose avec force dans sa création littéraire. Loin de toute abstraction sèche, sa pensée demeure charnelle, attentive aux soubresauts de la condition humaine, aux mystères de l’esthétique et aux fragilités de l’époque.

Son écriture poétique et dramatique est guidée par une quête absolue de sens. Refusant les facilités du bavardage mondain et les artifices de la distraction contemporaine, Martine Chifflot privilégie une parole dense, musicale et profondément métaphysique. Chaque vers, chaque réplique, tente de saisir l’indicible.

Cette écriture exigeante demeure profondément habitée par les paysages, les saisons et les silences, perçus non comme de simples décors, mais comme les miroirs de l’intériorité et de l’Être. Figure engagée de la vie littéraire régionale et nationale, elle collabore régulièrement à des revues académiques et de création. Au sein notamment de l’Union des Écrivains Rhône-Alpes, elle déploie une poésie de résistance spirituelle, dressée contre le vacarme et l’appauvrissement symbolique du monde moderne.

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Le poème liminaire : « Poésie » comme manifeste de l’Être

Avant de plonger dans les tensions du monde contemporain, sa contribution s’ouvre sur le texte « Poésie », véritable seuil philosophique et spirituel de l’ensemble du corpus.

Dès les premiers vers, l’autrice définit la fonction sacrée de l’acte poétique : « La poésie ouvre aux chemins qui nous révèlent l’Être en ses profondeurs ». La poésie n’est ni divertissement ni simple exercice formel ; elle devient nécessité ontologique, voie d’accès à la vérité de l’existence.

Le texte agit comme un refuge face à l’agitation contemporaine : « Loin du tapage, elle appelle au recueillement, à la parole véridique, au sublime ». La poétesse établit ainsi une frontière nette entre le bruit du monde et l’exigence d’une parole authentique.

La puissance de cette poésie ne réside pas uniquement dans ses motifs métaphysiques ; elle s’incarne également dans une architecture respiratoire extrêmement maîtrisée. Martine Chifflot privilégie le vers bref, souvent nominal, scandé par des pauses et des retours à la ligne qui imposent au lecteur un ralentissement méditatif.

Cette fragmentation du souffle accompagne la marche intérieure, le recueillement et jusqu’à l’essoufflement spirituel d’une époque désorientée. La verticalité des vers agit comme une ascèse graphique opposée au flux rapide et saturé du langage contemporain. La poésie devient ainsi pratique du silence autant que parole.

Le poème introduit également le motif fondamental du chemin. Contrairement aux rails et aux voies bétonnées de la technique dénoncées plus loin, les chemins évoqués ici demeurent immémoriaux et spirituels : « Les chemins demeurent, malgré les herbes affolées, malgré les négligences de l’oubli ». Ils représentent la mémoire enfouie de l’humanité, ces voies « creusées par l’homme dans les replis latents, que la nature sauvegardait ».

Le texte s’achève sur une promesse de rédemption et de clarté : « Nous les retrouverons et nous procèderons jusqu’aux demeures impondérables, à l’orée de l’Être et dans l’évidence de la lumière octroyée par les chemins éblouis ». Cette ouverture éclaire l’ensemble du recueil et offre au lecteur une boussole spirituelle pour traverser l’hiver du monde.

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La vitesse, le voyage et l’illusion technique

Dans ce premier mouvement, la métaphore ferroviaire et les paysages industriels servent à représenter la condition de l’homme contemporain, arraché à sa propre temporalité.

Le poème « En train » montre un paysage qui « se déploie / Et se laisse emporter à rebours », tandis que l’homme, happé par l’illusion du progrès, avance « projeté au-delà de lui-même / En perdant derrière lui ce qu’il ne regarde plus ». L’arrivée au terme du voyage « n’est qu’un moment », et l’autrice condamne l’orgueil prométhéen de la modernité : « Propulsés par la technique / Nous nous imaginons être les auteurs du chemin / Quand il faudrait marcher ». La marche seule aurait permis d’entendre « le chant discret des choses rencontrées ».

Le poème « Soleil » offre une respiration lumineuse et verticale. Le soleil y apparaît comme une « source rutilante » éveillant le regard humain. L’oiseau qui « franchit toute frontière / Malgré le vent » devient l’image d’une élévation intérieure conduisant à une « verticale extase / Accomplie », antithèse de l’horizontalité mécanique du rail.

L’ensemble du corpus est secrètement structuré par une opposition fondamentale entre horizontalité et verticalité. L’horizontalité correspond au règne de la propulsion mécanique : rails, réseaux, circulation automatisée, flux numérisés. Elle traduit un monde livré à la vitesse, à la dispersion et à l’oubli de l’Être. À l’inverse, la verticalité symbolise l’élévation spirituelle, l’aspiration intérieure et l’ouverture à la transcendance. Toute la tension du recueil repose ainsi sur cette lutte entre deux orientations de l’existence : la propulsion sans profondeur et l’élévation contemplative.

Le poème « Voyages » replonge dans la noirceur géométrique de l’ère industrielle. Les « voies ferroviaires », les « quais » et les « poteaux électriques » dessinent un « âge de fer » traversé de « nuits et de brouillards ». Martine Chifflot y formule un constat sévère : « Nous avons synthétisé un monde / Mécanique automatique et numérisé », obstruant nos propres voies spirituelles pour ne laisser subsister que des « friches » et des « hangars / Vides d’industrie ». Face à ce vide, l’appel final réclame « la main laborieuse et douce / Des hommes » ainsi que « le pas lourd / Des animaux de trait ».

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De profundis et la vérité des morts

Le cœur du recueil abandonne le monde des machines pour interroger l’au-delà à travers un diptyque élégiaque où la mort devient révélatrice de la vérité humaine.

Le poème « De profundis » pose une question lancinante : « Les morts / Les pauvres morts / Entendent-ils nos voix », puis « Entendent-ils nos pas ». Dépouillés des artifices terrestres, les défunts « comparaissent nus », loin de la « mondaine / Comédie » qualifiée de « falsification du sens ». Ceux qui « savaient la vanité / Des choses amassées » se tiennent désormais sur la rive, observateurs lucides de la « cohorte / Égarée » des vivants.

Cette méditation métaphysique se prolonge dans une remontée du « fleuve gris » de l’existence. Les morts apparaissent dépouillés de leurs statuts éphémères, « tantôt couverts de gloire / Tantôt d’obscurs labeurs ». C’est désormais le lieu de la vérité nue : « Les masques sont tombés / Les mensonges levés ». Le véritable visage humain surgit enfin face à celui qui « détient le grand secret ». Seules demeurent les traces de bonté préservées par la mémoire et l’éloge des vivants.

Le doute, l’hiver et l’apostasie

Le dernier mouvement du recueil bascule dans une tonalité eschatologique décrivant un hiver de l’esprit, sans jamais abolir totalement l’espérance.

Le poème « Le doute » s’ouvre sur une atmosphère pétrifiée : « Le doute en ce temps mort / Le doute dans le froid / De l’hiver tôt venu ». Les mots y traversent une crise profonde, perdant « le sens / Des oracles », tandis qu’un nihilisme diffus se propage « à travers les ondes ». Les hommes deviennent alors des « chiens de paille / Promis à leur embrasement », courbés devant leur propre négation.

Martine Chifflot écrit sans détour : « Nous entrons dans les derniers / Temps dans les derniers âges / De l’apostasie ». Cette formulation inscrit le poème dans une perspective explicitement eschatologique héritée de la tradition biblique. La crise contemporaine n’apparaît plus seulement comme une mutation historique, mais comme le symptôme d’un effondrement ontologique marqué par la disparition du sacré et l’oubli radical de l’intériorité.

Le déclin atteint jusqu’aux sanctuaires symboliques : « Les signes tutélaires sont ôtés / Les refuges profanés ». Pourtant, une résistance subsiste encore : « La mémoire des chemins / Luit pourtant dans le soir ».

Le poème « Enneigement » clôt cette traversée par une blancheur mystique et apaisante. Les « neiges suaves » absorbent les sons et dissolvent progressivement le vacarme du monde. Malgré la « tempête oblique » et sa « précipitation / Désordonnée », une « méditation rêveuse / Nous instruit du silence ». Les pas humains réapparaissent alors sur les chemins recouverts, traçant à nouveau une voie « vierge dans l’hiver ».

Le chant du voyant : réhabiliter le silence face au fracas du monde

Le silence constitue sans doute le véritable centre invisible de l’écriture de Martine Chifflot. Il ne représente jamais une simple absence de bruit ; il devient condition de révélation intérieure. Face au vacarme mécanique, médiatique et numérique du monde contemporain, le silence protège encore la possibilité d’une parole véridique. Il devient espace de purification où les mots retrouvent leur poids spirituel originel.

Cette reconquête du silence traverse l’ensemble des poèmes, depuis le recueillement initial jusqu’aux « neiges suaves » d’« Enneigement », qui absorbent progressivement les sons et rouvrent l’accès à une écoute profonde du monde.

Les horizons fondateurs : un dialogue métaphysique entre philosophie et poésie

L’écriture de Martine Chifflot s’inscrit dans un vaste héritage philosophique, théologique et esthétique qu’elle réinterprète avec singularité.

La filiation phénoménologique : Martin Heidegger

L’influence de Martin Heidegger apparaît centrale dans l’architecture conceptuelle du recueil. L’usage récurrent des notions d’« Être » et de « chemin » rappelle explicitement l’univers des Holzwege. De même, la critique de la technique fait écho à la notion heideggérienne d’arraisonnement (Gestell). Comme le penseur allemand, Martine Chifflot dénonce la volonté moderne de réduire le monde à un système calculable et numérisé.

Toutefois, là où Heidegger demeure souvent dans l’attente inquiète d’un dévoilement possible de l’Être, Martine Chifflot conserve une espérance lumineuse : la mémoire des chemins n’est jamais entièrement détruite.

La verticalité sacrée : de la tradition biblique à Jean de la Croix

Le souffle prophétique du recueil puise également dans la tradition mystique chrétienne. Le titre « De profundis » renvoie explicitement au psaume biblique : « Des profondeurs je crie vers toi ». Les références aux « oracles », à « l’apostasie » ou à la « verticale extase » rapprochent cette poésie des grands mystiques tels que Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila. Les mots y retrouvent leur fonction primitive de révélation.

Les miroirs de l’âme : romantisme et symbolisme

Sur le plan littéraire, Martine Chifflot réactive également l’héritage romantique et symboliste. La nature n’y est jamais décorative ; elle reflète directement les tensions spirituelles de l’homme.

Dans les paysages d’hiver et les tempêtes de neige résonnent les échos de Caspar David Friedrich ou du Voyage d’hiver de Wilhelm Müller mis en musique par Franz Schubert. Quant aux voies ferrées, aux brouillards et à la « pesanteur de vivre », ils rappellent parfois le spleen de Baudelaire ou certains paysages verlainiens. Le monde industriel devient alors l’allégorie d’une humanité exilée d’elle-même.

L’éveil des consciences : de la torpeur technique à la vérité de l’Être

La contribution de Martine Chifflot à l’anthologie de l’UERA dépasse largement le cadre d’une simple participation poétique. Elle constitue une résistance métaphysique structurée face au nihilisme, au cynisme et à la désagrégation spirituelle du XXIe siècle.

Là où une part importante de la poésie contemporaine se replie sur l’intime ou les expérimentations formelles, Martine Chifflot réhabilite la fonction originelle du poète-voyant. Elle rend à la poésie sa vocation prophétique : déchiffrer les signes du temps et rappeler l’homme à sa condition spirituelle.

La puissance de cette écriture réside dans sa capacité à arracher le lecteur à sa torpeur technologique. Lorsqu’elle décrit les hommes modernes comme des « chiens de paille / Promis à leur embrasement », elle renvoie une image saisissante de notre aliénation contemporaine. De même, l’effacement des « signes tutélaires » et la profanation des refuges spirituels agissent comme un électrochoc symbolique.

Mais cette poésie ne s’abandonne jamais entièrement au désespoir. Elle réhabilite le silence, la lenteur, la marche et le rapport organique à la terre. Les figures de « la main laborieuse et douce / Des hommes » ou du « pas lourd / Des animaux de trait » opposent à l’homme numérisé une anthropologie de l’incarnation et de la présence.

Une poésie du seuil et de la rédemption

La contribution de Martine Chifflot à l’UERA 2020 s’impose finalement comme une œuvre de vigilance ontologique et spirituelle. Son écriture oscille constamment entre le constat crépusculaire d’un monde déshumanisé et l’espérance d’une lumière encore accessible au bout du chemin.

Face à l’avènement de l’« âge de fer » et au vertige du vide numérique, la poétesse refuse toute capitulation devant le nihilisme. Sa parole agit comme un rappel à l’ordre symbolique : même lorsque les civilisations s’égarent dans le vacarme et la falsification du sens, la poésie demeure capable de sauvegarder une vérité essentielle.

Cette puissance tient également à la cohérence profonde entre la forme et la pensée. Le vers fragmenté, les répétitions litaniques, la lenteur du rythme et les silences typographiques incarnent physiquement le cheminement intérieur auquel les poèmes invitent. Chez Martine Chifflot, la forme poétique devient elle-même exercice de vigilance et apprentissage du recueillement.

Ce corpus ne se contente donc pas de constater le déclin du monde contemporain ; il ouvre une brèche lumineuse dans l’hiver spirituel de l’époque. Il affirme qu’à condition de retrouver la lenteur de la marche, le silence intérieur et la fidélité à la terre, l’homme peut encore accéder aux « demeures impondérables » de la clarté.

Brahim Saci

Union des écrivains Auvergne-Rhône-Alpes : https://librairie-ecrivains.wixsite.com/uera

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