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Jean Sénac, ou le soleil assassiné

Quand l’amour d’un pays devient une condamnation

Il signait d’un soleil. Pas un nom, pas un paraphe, un astre dessiné à la main, au bas de ses lettres, de ses poèmes, de ses engagements. Jean Sénac avait fait du soleil sa signature et son programme : éclairer, réchauffer, ne rien cacher. « Le poète qui signait d’un soleil », disait-on de lui à Alger.

On l’a retrouvé dans une cave. Rue Élisée-Reclus, dans les hauteurs de la ville. Cinq coups de couteau. La nuit du 29 au 30 août 1973. Il avait quarante-sept ans. Le meurtre n’a jamais été élucidé.

Entre le soleil et la cave, il y a toute une vie, et toute une époque.

L’homme de toutes les marges

Jean Sénac naît en 1926 à Béni-Saf, port minier d’Oranie. De père inconnu. Peut-être gitan, peut-être arabe, peut-être juif : les hypothèses ont varié, nourrissant chez lui une quête d’identité qui ne s’apaisera jamais. Il porte le nom de sa mère jusqu’à cinq ans, avant d’être reconnu par un certain Edmond Sénac. L’absence du père est la première fracture. Elle en annonce d’autres.

Pied-noir, il grandit dans l’Oranie coloniale, mais rejette très tôt le racisme ambiant. Chrétien fervent dans sa jeunesse, il découvre qu’il est homosexuel, dans une société qui condamne. Socialiste, libertaire, il ne se reconnaît dans aucun appareil. Chacune de ses appartenances le met en porte-à-faux avec une autre.

« Je suis Algérien par choix, non par le sang. »

Sénac n’est pas marginal par posture. Il est marginal par excès de fidélité. Fidèle à l’Algérie qu’il sent sienne avant qu’elle n’existe comme nation. Fidèle à son corps qu’il refuse de renier. Fidèle à une idée de la fraternité que ni les colons ni les indépendantistes ne partagent tout à fait.

Le poète du soleil

René Char, en préface de son premier recueil publié chez Gallimard en 1954, écrit que ses poèmes chantent « l’atelier immense du soleil qui a la nuit pour toiture et l’homme comme exploit décevant et merveilleux ». La collection s’appelle « Espoir ». Elle est dirigée par Albert Camus.

Camus et Sénac : une amitié intense, une filiation revendiquée, puis une rupture sur la question algérienne. Le fils rebelle ne pardonne pas au père son silence. Ou plutôt : il ne peut pas le suivre dans ce silence. Sénac a choisi l’indépendance. Il y met tout : sa voix, sa plume, son corps.

Car chez lui, le corps n’est jamais absent. Il invente le mot « corpoème » pour dire cette poésie qui ne sépare pas la chair de l’esprit, le désir de la révolte. « Ce pauvre corps aussi / Veut sa guerre de libération », écrit-il. La libération de l’Algérie et la libération du corps sont pour lui un seul et même combat.

« La poésie n’est pas innocente. Elle est coupable ou complice. »

Mais Sénac n’est pas seulement poète. Il est passeur. À Radio Alger, il anime des émissions qui font découvrir la jeune poésie algérienne. Il fonde des revues : Soleil, Terrasses. Il organise des expositions, promeut les peintres de ce qu’il nomme l’« École du Signe ». Il croit au collectif, pas au génie solitaire. Il veut bâtir une culture algérienne ouverte, plurielle, fraternelle.

L’Algérie comme amour et comme mort

1962 : l’indépendance. Beaucoup partent. Sénac reste. Il choisit la nationalité algérienne. Il devient conseiller au ministère de l’Éducation nationale, participe à la fondation de l’Union des écrivains algériens. Il y croit encore.

Puis vient Boumédiène. Le pouvoir se durcit. Les libertés se rétrécissent. En janvier 1972, ses émissions poétiques sont interdites. Ses amis le pressent de partir. Il refuse.

« Je ne quitterai jamais en lâche ce pays où j’ai tant donné de moi-même. »
« J’écris pour que mon pays ne meure pas en moi. »

Il s’installe dans une cave, rue Élisée-Reclus. Le poète du soleil vit désormais dans l’ombre. Il continue d’écrire, de recevoir des jeunes poètes, de croire que la parole peut encore sauver.

La nuit du 29 au 30 août 1973, on le tue. Le meurtrier n’a jamais été identifié. Vol ? Crime homophobe ? Assassinat politique ? Toutes les hypothèses restent ouvertes. Ce qui est sûr, c’est que l’Algérie qu’il avait tant aimée ne l’a pas protégé.

Ce que le jour doit à la nuit

Dans le roman de Yasmina Khadra, puis dans le film d’Alexandre Arcady, un jeune homme nommé Younes devient Jonas. Entre deux mondes, deux noms, deux amours impossibles. L’Algérie coloniale puis déchirée sert de décor à cette question lancinante : qu’est-ce qui fait l’appartenance ? Le sang ? Le sol ? Le choix ?

Sénac répond : l’amour. Et il en meurt.

Il y a un parallèle troublant avec Mahmoud Darwich. Deux poètes de la même génération historique, tous deux fauchés avant la vieillesse. Tous deux poètes de la résistance. Tous deux convaincus que la poésie peut tenir lieu de patrie.

Mais leurs trajectoires sont inverses. Darwich parle depuis l’exil : la Palestine perdue devient une langue, un poème, une mémoire portative. Sénac parle depuis l’enracinement impossible : l’Algérie choisie le rejette, et il refuse de la quitter.

L’un emporte sa terre dans sa langue. L’autre reste sur une terre qui ne veut plus de lui.

Deux façons de mourir pour un pays. Deux façons de le faire vivre dans les mots.

« N’empêchez pas mon soleil de marcher »

Dans un poème intitulé « L’homme ouvert », Sénac écrit :

« À la mère qui voulut enlever son couteau
à la fille qui voulut laver sa plaie
il dit : n’empêchez pas mon soleil de marcher »

C’est peut-être le vers qui le résume le mieux. Pas une plainte. Pas une consolation. Une exigence.

Le soleil de Jean Sénac continue de marcher. Ses Œuvres poétiques sont rééditées chez Actes Sud, Pour une terre possible au Seuil. Des chercheurs, en France et en Algérie, maintiennent sa mémoire. Hamid Nacer-Khodja écrit que son œuvre incarne « de manière exemplaire tant les croisements culturels que les conflits et convulsions de l’histoire dont est faite l’Algérie ».

Sénac est bien le visage de cette Algérie qui se cherche encore. Un pont jeté par-dessus la Méditerranée. Un homme qui a cru que l’amour suffisait à fonder une appartenance.

« Ma patrie est fraternelle ou elle n’est pas. »

Il avait tort, peut-être. Mais c’est ce tort-là qui fait les poètes.

Didier Aubourg

Jean Sénac, né à Béni-Saf en 1926, assassiné à Alger en 1973, est l’auteur d’une œuvre poétique rassemblée dans Œuvres poétiques (Actes Sud, 1999, rééd. 2019) et Pour une terre possible (Points Seuil, 2013).

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