Dans cette contribution publiée sur sa page Facebook, l’universitaire Adel Abderrezak propose une analyse incisive de la décision publique en Algérie, dénonçant les réflexes autoritaires et l’absence de dialogue qui ont nourri la colère des camionneurs.
Par Adel Abderrezak
La colère des camionneurs algériens est un indice parlant de l’inanité de la décision publique. Le mode de fonctionnement et de décision de l’administration est configuré, depuis l’Algérie post-indépendance, par l’autoritarisme, la caricature du réel, le mépris des acteurs sociaux, l’arbitraire et ce qu’on appelle communément la hogra.
Même lorsque l’administration cherche à rationaliser son comportement et ses décisions, elle n’est ni crédible ni légitime aux yeux du public. Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie : tous les pouvoirs autoritaires sécrètent ce type de comportements administratifs.
L’administration n’est plus un organe de l’État, mais un auxiliaire du pouvoir, et se comporte même souvent comme un parti politique. Les walis en sont l’exemple le plus visible. Autoritaires, omnipotents, populistes, paternalistes, leurs comportements comme leurs décisions instrumentalisent l’émotion, la colère, les dysfonctionnements et les abus, non pour rétablir le droit et la raison, mais pour affirmer leur despotisme sur la décision publique. Avec la communication des wilayas et les réseaux sociaux, on est gavé de ces comportements.
Le ministre des Transports applique la même recette que lorsqu’il était wali d’Oran : le langage de shérif, celui qui est là pour punir, pour faire mal… au nom du bien. Évidemment, beaucoup de ministres, passés comme présents, s’inscrivent dans la même culture. C’est le principe de mater la société, l’individu, le lien social.
Les grèves des camionneurs dans le monde ont souvent servi des desseins politiques, en particulier à droite : au Chili, en déstabilisant le gouvernement Allende ; au Brésil ; en France ; ou encore aux États-Unis, où elles ont débouché sur la création d’un syndicat de camionneurs très puissant.
Ces grèves révèlent surtout le rôle stratégique et très sensible de cette activité dans l’économie d’un pays. C’est ce qui fait qu’une grève prend immédiatement une tournure politique, et que son traitement devient inévitablement politique.
Chez nous, les camionneurs, chauffeurs de bus et de taxis ont eu un impact politique sans que leur objectif soit politique. Ils sont en colère parce qu’ils n’ont pas été consultés ni associés à un débat de société — débat qui n’a jamais eu lieu — sur leurs métiers et leurs difficultés, sur l’hécatombe des accidents de la route trop facilement criminalisés, et sur les coûts du transport et du carburant. Les envolées violentes du ministre sont aussi irresponsables que celles des députés, qui se sont contentés de ne voir que la surface des choses, aussi dramatiques soient elles. Ni experts, ni débats publics, ni informations pédagogiques, ni statistiques précises, ni même sondages ou traitement sérieux de ce problème par les médias publics et privés. Porter la contradiction à l’autorité publique n’est pas nécessaire, puisque l’administration publique ne peut que… bien décider.
Bref, on ne gère pas les problèmes de société par la culture du shérif, mais par un rituel pédagogique : celui de la parole libre, du débat libre, avec des acteurs sociaux et institutionnels libres, avec des médias libres et le droit libre à la contradiction.
Dans toute décision publique, l’erreur est permise ; la bêtise et la hogra, non. Voilà l’une des raisons de la colère des chauffeurs, camionneurs et citoyens en souffrance face à cette grève.
Ce conflit social renvoie à un débat sociétal et ne peut être traité dans un circuit techno-bureaucratique.


