Dans cet entretien accordé à DiasporaDZ, Brahim Saci évoque la démarche poétique qui traverse son 25ᵉ recueil, « L’encre des regrets », où temps, mémoire et perte façonnent une écriture de l’épure et de la continuité.
Entretien réalisé par Djamal Guettala
Diasporadz : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce 25ᵉ recueil et à choisir L’encre des regrets comme titre ?
Brahim Saci : Ce 25ᵉ recueil ne peut être compris qu’inscrit dans une continuité : il est moins une œuvre isolée qu’un point de densification, un moment où toute l’écriture antérieure semble se rassembler, se condenser, presque se réfléchir elle-même. Il y a là une logique de maturation qui rappelle les grandes trajectoires poétiques, où chaque livre n’efface pas le précédent mais l’approfondit.
Philosophiquement, L’encre des regrets s’inscrit dans une pensée du temps irréversible, proche de celle que l’on perçoit chez Charles Baudelaire : ce sentiment que le temps ne passe pas seulement, mais qu’il nous transforme en laissant derrière lui des zones irrémédiablement perdues.
L’écriture devient alors une tentative non pas de récupération, mais de fixation de cette perte. Comme le souligne Paul Ardenne, « Le poème, dans cette optique, devient un acte d’observation, d’introspection, de fixation et de conscience. »
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Diasporadz : Le regret traverse tous vos poèmes : comment le définiriez-vous et pourquoi occupe-t-il une place centrale dans votre écriture ?
Brahim Saci : Le regret est ici une catégorie existentielle. Il ne relève pas seulement de l’émotion, mais d’une structure profonde de la conscience humaine. Il naît de notre capacité à imaginer d’autres possibles et à mesurer l’écart entre ces possibles et le réel. On retrouve cette tension chez Joachim du Bellay, dans Les Regrets, où l’exil n’est pas seulement géographique mais intérieur : il est le lieu d’une distance à soi-même. De même, chez Arthur Rimbaud, la poésie est traversée par une perte fondamentale, perte du monde immédiat, perte de l’innocence, perte de l’unité.
Dans mon recueil, le regret est central parce qu’il est un point de tension entre mémoire et désir. Comme le note Paul Ardenne, « Le regret, toujours selon l’enseignement soufiste, n’est pas la fin de l’action mais cette inflexion psychologique à partir de laquelle l’erreur peut être repensée et l’action de correction qui en découlera, la garantie d’un nouveau départ. »
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Brahim Saci : La poésie est une mémoire transfigurée. Elle ne restitue pas le passé : elle le recrée dans une autre dimension, celle du langage. Chez Stéphane Mallarmé, le réel est toujours déplacé, reconstruit dans une architecture verbale. Le souvenir devient alors une matière à penser, et non un simple objet de restitution.
Mais cette mémoire est aussi enracinée, et c’est là un point essentiel de mon écriture. La Kabylie n’est pas un simple décor : elle est l’origine. Elle est ce que l’on pourrait appeler une matrice ontologique. C’est là que la parole prend sens, que le rapport au monde s’installe.
Comme chez Si Mohand ou Mhand, la poésie est indissociable de la terre, de l’exil, de la perte et du retour. Et chez Slimane Azem, elle devient aussi mémoire collective, mémoire d’un peuple, d’une histoire.
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Diasporadz : Vous alternez quatrains, respirations libres et éclats proches du robāʿi persan : comment choisissez-vous la forme de chaque poème et quel rôle joue-t-elle dans le ressenti du lecteur ?
Brahim Saci : La forme est une manière de penser. Elle n’est pas secondaire ; elle est constitutive du sens. Chaque choix formel, chaque structure, chaque pause participe à l’expérience poétique. Le quatrain s’inscrit dans une tradition classique qui remonte loin dans le temps et dans l’espace. On peut penser aux robāʿi d’Omar Khayyam, où quatre vers suffisent à condenser une méditation sur le temps, le destin et la condition humaine.
Dans ces quatrains, la concision et la symétrie créent une musicalité et une harmonie qui offrent au lecteur un espace de réflexion intérieure, tout en laissant résonner l’émotion au-delà des mots. Chaque quatrain est un petit univers en soi, capable de surprendre par sa densité et sa profondeur. Cette harmonie classique est sans cesse mise en tension par des formes plus libres, héritées de la modernité poétique, notamment celle d’Arthur Rimbaud, qui a introduit la rupture et le souffle libre dans le vers.
Ces variations permettent de jouer avec la respiration, la surprise et le rythme, pour que le lecteur ne soit jamais passif : il est invité à sentir, à percevoir, à suivre le mouvement de la pensée autant que celui de l’émotion. Il y a une dramaturgie du souffle, la forme organise le rythme de la pensée, elle guide l’émotion du lecteur, elle crée une expérience. Quatrains et formes libres se répondent, se contrastent et se complètent, donnant au recueil un mouvement intérieur qui fait que la lecture devient à la fois un acte intellectuel et sensible.
Diasporadz : Les rimes, parfois classiques, parfois brisées, reflètent un mélange d’harmonie et de désordre : est-ce un choix délibéré pour traduire l’émotion ?
Brahim Saci : Oui, et ce choix s’inscrit dans une réflexion plus large sur le langage. La rime classique représente un idéal d’ordre, presque une nostalgie d’un monde harmonieux. Mais cet idéal est constamment mis en crise. Comme chez Charles Baudelaire, la beauté naît souvent de la tension entre ordre et chaos.
Chez Stéphane Mallarmé, la langue elle-même devient instable, presque incertaine, le poème est avant tout un examen de conscience : c’est précisément dans cette attention aux mouvements intimes de la pensée et de l’émotion que le poème trouve sa vérité.
Diasporadz : L’encre, la mer, le vent sont des images récurrentes : comment construisez-vous ces symboles et que représentent-ils pour vous ?
Brahim Saci : Ces images relèvent d’une poétique des éléments, qui convoque des forces premières et universelles. La mer renvoie à l’infini, à la profondeur, à l’inconnu : elle est à la fois un miroir et un abîme, une présence qui fascine autant qu’elle intimide. On y retrouve l’émerveillement et l’angoisse que Charles Baudelaire décrivait face à l’immensité, ce mélange de beauté et de vertige, de désir et de perte.
Le vent, lui, est le symbole du passage, du mouvement, de l’insaisissable : il traverse les paysages et les corps, emporte les mots et les pensées, rappelle que tout est en perpétuel flux. Comme la mer, il est un élément qui échappe à la maîtrise, mais qui parle directement à l’imaginaire et au souffle poétique.Ces éléments prennent une dimension particulière lorsqu’ils se déploient dans une mémoire kabyle.
La Kabylie, avec ses reliefs, ses vallées et ses vents, est une terre de souffle et de parole. Ici, la mer et le vent ne sont pas abstraits : ils s’incarnent dans l’expérience vécue, dans le quotidien et la mémoire des hommes et des femmes, à l’image de ce que Slimane Azem a transmis à travers sa poésie et sa chanson.Enfin, l’encre est ce qui fixe tout cela. Elle transforme le flux en trace, le souffle en mot, la mémoire en forme. Elle est à la fois le lien entre l’intime et le collectif, et le vecteur par lequel les émotions et les souvenirs deviennent visibles, tangibles et partageables. L’encre ne fige pas seulement, elle transfigure, donnant au poème sa densité et sa permanence, même face à l’évanescence des éléments et du temps.
Diasporadz : Les lieux que vous mentionnez – la Kabylie, Étretat, les mers du Nord – sont-ils des souvenirs personnels ou des métaphores universelles ?
Brahim Saci : Ils sont les deux à la fois, souvenirs personnels et métaphores universelles, mais leur point d’origine reste essentiel. La Kabylie est la racine, l’ancrage profond de mon écriture. Elle n’est pas seulement un lieu parmi d’autres : elle est le lieu premier, celui à partir duquel tous les autres espaces se pensent, se rêvent et se reconstruisent. Au sens fort, c’est un lieu d’être, un espace où la langue, la mémoire et la sensibilité se sont formées.
Comme chez Joachim du Bellay, l’expérience du lieu est intimement liée à celle de l’exil et du retour : l’absence renforce la présence, et la nostalgie révèle la densité du lien à la terre natale. Mais ici, la Kabylie ne se limite pas à un souvenir figé dans le passé : elle demeure une présence persistante, vibrante dans le corps et la pensée, une sorte de basse continue qui traverse chaque poème.
Chaque paysage, chaque visage, chaque souffle de cette terre est porteur de sens et de résonances, transformant le particulier en universel. La Kabylie devient alors un miroir à travers lequel se réfléchissent les autres lieux, Étretat, les mers du Nord, et où le poème, en convoquant le souvenir et la mémoire, crée un espace où le personnel et le collectif se rencontrent. Elle n’est pas seulement une origine géographique, mais une matrice ontologique, un centre d’énergie poétique d’où s’élance l’écriture.
Diasporadz : On retrouve des références à Rumi et au soufisme : quelle place tient la dimension spirituelle dans votre poésie ?
BBrahim Saci : La dimension spirituelle dans mon écriture se manifeste comme une tension vers l’unité, un effort pour relier ce qui semble séparé, le visible et l’invisible, le concret et le mystère, l’humain et le cosmos. Elle ne se réduit jamais à des affirmations dogmatiques ou à des certitudes imposées : elle naît d’une quête intérieure, d’un mouvement vers ce qui dépasse la simple expérience sensible.
Les références à Jalāl ad-Dīn Rūmī traduisent cette aspiration. Rumi incarne une poésie du passage et du lien, où le langage devient un vecteur de transcendance et de connaissance intuitive. Dans mes poèmes, ce souffle soufi permet d’inscrire le cheminement intérieur au cœur de la forme poétique, de montrer que la poésie peut être à la fois méditation et expérience esthétique.
Il s’agit d’une « spiritualité sans dogme », ouverte, en mouvement. Elle ne cherche pas à convaincre, mais à créer un espace où le lecteur peut percevoir, à travers le texte, la profondeur du monde et de l’être. Ainsi, la poésie devient un lieu de rencontre entre le tangible et l’invisible, un espace où l’émotion, la mémoire et la pensée se fondent dans une quête commune de sens et d’harmonie intérieure.
Diasporadz : Vos textes oscillent entre mélancolie, colère et espoir : comment travaillez-vous pour que la forme poétique transmette ces émotions sans les trahir ?
Brahim Saci : Il s’agit d’abord d’une recherche de justesse. La poésie ne doit ni exagérer ni atténuer : elle doit accueillir l’émotion dans sa pleine intensité tout en la laissant respirer, sans la figer dans un effet artificiel. Chaque mot, chaque silence, chaque rythme devient un instrument pour donner à sentir ce qui est intime et profond.
Chez Arthur Rimbaud, cette tension est permanente : dire sans figer, exprimer sans enfermer. Ses poèmes oscillent entre éclats et retenue, comme si chaque image et chaque son retenait la respiration de l’émotion, permettant au lecteur de la ressentir sans la recevoir en bloc. Chez Stéphane Mallarmé, la force réside dans la suggestion, dans ce qui est laissé en suspens, dans les zones d’ombre où l’émotion peut se déployer librement.
Le poème est un observatoire de l’âme : il ne crie pas, il ne vocifère pas, il ne pleure pas à gros sanglots. Chaque mot, chaque souffle, chaque silence participe à l’expression des états d’âme, laissant à l’émotion le temps de se déployer avec justesse et subtilité. Je cherche à créer cette même dynamique, alterner intensité et légèreté, présence et absence, pour que la mélancolie, la colère ou l’espoir surgissent naturellement, en résonance avec le rythme du texte et la sensibilité du lecteur. La forme devient alors le vecteur même de l’émotion : elle ne l’impose pas, elle la fait exister et vibrer.
Diasporadz : Comment parvenez-vous à conjuguer l’intime et le collectif dans vos vers ?
Brahim Saci : L’intime est toujours déjà collectif. Ce que nous portons au fond de nous, nos peines, nos espoirs, nos regrets, est traversé par l’histoire, par les forces du monde, par les tensions et les urgences de notre époque. Même les émotions les plus personnelles trouvent leur écho dans l’expérience partagée des autres, et c’est là que la poésie devient un lieu de résonance.
Le poème, dans cette perspective, n’est pas seulement une confession individuelle : il est un pont entre la singularité de l’auteur et la pluralité du monde. Les douleurs contemporaines, guerres, exils, injustices, fractures sociales, ne sont pas évoquées pour dénoncer ou juger, mais pour que la voix intime dialogue avec la conscience collective. Chaque vers devient une vibration qui résonne au-delà du “je”, touchant l’espace commun de la mémoire et de la sensibilité.
Diasporadz : Quel rôle souhaitez-vous donner au lecteur ?
Brahim Saci : Le lecteur est un co-créateur. Il prolonge le poème, non pas en ajoutant des mots, mais en y insufflant son regard, son écoute, ses résonances intérieures. La poésie, telle que je l’entends, ne se complète pas seule : elle existe pleinement dans l’échange silencieux entre le texte et celui qui le lit. Chaque lecture est unique, chaque lecteur apporte une nuance, une vibration différente, et c’est dans cette porosité que le poème prend sa dimension vivante. Cette idée est profondément liée à Stéphane Mallarmé : pour lui, le sens n’est jamais figé, il se construit dans la lecture, se déploie au fil du regard, de la mémoire et de l’émotion du lecteur. En ce sens, chaque poème devient un territoire partagé, un espace où l’auteur et le lecteur se rejoignent dans une expérience commune, non pas pour imposer une interprétation, mais pour créer ensemble un souffle de compréhension et de sensibilité.
Diasporadz : Après 25 recueils, comment percevez-vous l’évolution de votre écriture et quel message espérez-vous transmettre ?
Brahim Saci : Mon écriture s’est lentement déplacée, presque à mon insu, d’une parole d’élan vers une parole de retrait. Au début, il y avait peut-être davantage de profusion, une volonté d’embrasser le monde, de dire, de nommer, de retenir. Avec le temps, quelque chose s’est inversé : écrire n’a plus consisté à ajouter, mais à enlever. Non pas par appauvrissement, mais par exigence. Aller vers l’essentiel, c’est accepter de perdre des mots pour gagner en justesse.
Cette évolution rejoint ce que Paul Ardenne désigne comme une « écriture de l’épure » : une parole qui ne cherche plus à convaincre ni à séduire, mais à atteindre une forme de nécessité intérieure. Le poème devient alors un lieu de condensation. Chaque mot y porte davantage, chaque silence y compte autant que ce qui est dit.
Mais cette épuration n’est pas une rupture : elle s’inscrit dans une continuité profonde. Chaque recueil ne remplace pas le précédent, il le prolonge, le déplace, le relit. Il y a une fidélité souterraine à certains motifs, à certaines obsessions, le temps, la mémoire, la perte, la trace, qui traversent l’ensemble de mon œuvre. Comme chez Charles Baudelaire, où le spleen revient sous des formes différentes, ou chez Stéphane Mallarmé, où la quête d’une langue essentielle se radicalise, il y a une cohérence qui ne tient pas à la répétition, mais à l’approfondissement.
Et au cœur de cette continuité, il y a une origine, une matrice qui ne cesse de nourrir l’écriture : la Kabylie. Elle n’est pas seulement un lieu de mémoire, elle est un lieu d’être. C’est là que la langue intérieure s’est formée, que le rapport au monde s’est structuré, que la sensibilité s’est enracinée. Même lorsque j’écris loin d’elle, elle demeure présente, comme une basse continue, comme un souffle.
En cela, je me sens proche de Si Mohand ou Mhand, dont la poésie est indissociable de l’exil et de l’origine. Chez lui, la parole est toujours tendue entre perte et fidélité. Elle est une manière de ne pas rompre avec ce qui fonde. On pourrait dire la même chose de Slimane Azem : écrire, chanter, c’est maintenir vivant un lien que le temps, la distance ou l’histoire menacent d’effacer.
Ainsi, L’encre des regrets n’est pas seulement un recueil sur le passé : c’est un recueil sur ce qui persiste. Le regret, ici, n’est pas une simple plainte ; il devient une forme de conscience. Il permet de mesurer ce qui a été perdu, mais aussi ce qui demeure, autrement.
Le message que j’aimerais laisser aux lecteurs n’est pas un message au sens moral ou didactique. Il serait plutôt une invitation : accepter les fractures de l’existence sans chercher à les refermer trop vite. Reconnaître que ce qui nous manque fait aussi partie de ce que nous sommes. Et peut-être comprendre que revenir à ses racines, non pas pour s’y enfermer, mais pour s’y reconnaître, est une manière de continuer à avancer.
Si ce livre laisse une trace, j’aimerais qu’elle soit celle d’une parole sincère, dépouillée de tout artifice inutile, mais encore habitée par une exigence : celle de dire, avec le plus de justesse possible, ce qui, en nous, résiste au temps.
Entretien Réalisé par Djamal Guettala

