Originaire d’Ath Yaala, au pied du Djurdjura, Aziz Kamache incarne une figure rare : celle d’un notaire devenu poète et chanteur, dont la voix mêle la rigueur du droit à la tendresse des mots. Son parcours, marqué par la douleur, l’attachement profond et la quête de sens, révèle une œuvre profondément humaine, enracinée dans la Kabylie et ouverte sur l’universel. Chez lui, la musique n’est jamais un simple art : elle est une manière d’habiter le monde, de dire la vérité des émotions et de préserver la mémoire.
Aux sources d’une voix : itinéraire d’Aziz Kamache
Né dans la région d’Ath Yaala, dans la wilaya de Bouira, au pied des montagnes du Djurdjura, à proximité de Tikjda, Aziz Kamache grandit dans une Kabylie à la fois rude et lumineuse, où les montagnes sculptent les caractères autant qu’elles nourrissent les imaginaires. Son enfance est marquée par une épreuve fondatrice : la perte précoce de son père. Ce deuil, vécu dans une famille modeste, forge une sensibilité profonde, une conscience aiguë de la fragilité humaine et une maturité précoce qui nourriront plus tard son écriture.
Au collège déjà, il découvre la puissance du verbe. La douleur, la dignité et le silence intérieur deviennent des compagnons de route. C’est au lycée de M’Chedallah qu’un événement déclencheur survient : la défaite de la JSK face au TP Mazembe, vécue comme une injustice flagrante. Ce sentiment de hogra le pousse à écrire son premier poème, composé sans stylo ni papier sur le chemin de l’école. Cette première création ouvre la voie à une vie entière consacrée à l’écriture et à la chanson.
Son entrée à l’université de Tizi Ouzou marque un tournant décisif. Grâce à sa bourse, il achète sa première guitare pour 1 500 DA, un geste fondateur qui accompagne son engagement dans la vie culturelle universitaire. Au sein de l’Institut de droit puis dans les cités de Hasnaoua et Boukhalfa, il rencontre étudiants, artistes et militants qui enrichissent sa formation artistique. Il se nourrit notamment des échanges avec Karim Yafsah, Faredj Mustapha Bacha, Malika Matoub, Gaci Nadjib, Mouloud Idjakouane et Kamel Tarwiht.
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Il tisse également des liens avec plusieurs figures importantes de la chanson kabyle : Kheloui Lounès, dont la proximité humaine et artistique le marque profondément ; Hacène Ahres, premier artiste qu’il invite à un gala universitaire ; Boualem Kara, Kamel Rayah et Hocine Azar, avec lesquels il partage plusieurs scènes. Parmi ces rencontres, celle de Matoub Lounès occupe une place particulière. Aziz Kamache le croise régulièrement à l’université lors des visites du chanteur aux militants du Mouvement Culturel Berbère et assiste à tous ses galas de 1988 jusqu’à sa disparition.
Après ses études, une autre vie commence : celle du notariat. Installé à Akbou en 1996, puis à Alger à partir de 2007, il met progressivement son activité artistique entre parenthèses. Non par renoncement, mais sous l’effet des exigences professionnelles. La musique demeure pourtant présente, discrète mais vivante.
Ce n’est qu’en 2016 qu’il retrouve pleinement le chemin de la création. Il enregistre alors son premier album, Tarwa, paru en 2021. Ces dix chansons condensent ses blessures, ses années de silence et son attachement aux êtres et aux lieux qui ont façonné sa vie. Ce projet, qu’il imaginait unique, marque en réalité le début d’une nouvelle étape.
Depuis, il construit une œuvre où se mêlent mémoire, souffrance et transmission, dans une langue poétique qui fait dialoguer le chaâbi algérois et les mélodies kabyles anciennes. Une œuvre intime, mais traversée par l’universel, où la rigueur du notaire rencontre la sensibilité du poète.
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Le parcours d’Aziz Kamache a façonné une personnalité artistique profondément attachée à la sincérité. Les épreuves de l’enfance, l’expérience du manque et le sentiment précoce de l’injustice nourrissent une écriture où l’émotion n’est jamais artificielle.
Son premier texte, inspiré par la défaite de la JSK, révèle déjà ce qui deviendra la matrice de son art : une création née de la nécessité intérieure, de la révolte face à l’injustice et d’un attachement indéfectible aux émotions authentiques.
Les années universitaires renforcent cette orientation. Loin d’être de simples influences, les rencontres artistiques qu’il y fait constituent une véritable école esthétique et morale. Il y découvre une conception de l’art comme engagement, responsabilité et transmission.
De cette période naît une identité musicale singulière. Refusant les modernisations superficielles, il privilégie la richesse du texte et la profondeur mélodique. Son apport réside dans sa capacité à unir l’expérience intime à la mémoire collective, la précision du verbe à la douceur du chant, la révolte à la tendresse. Son œuvre demeure ainsi fidèle à l’essentiel : dire la vérité des émotions et préserver la dignité du patrimoine musical kabyle.
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Une renaissance tardive, une œuvre en pleine maturité
Installé comme notaire à Akbou puis à Alger, Aziz Kamache consacre de longues années à sa profession. Mais la musique reste une présence constante, une loyauté silencieuse qui finit par reprendre sa place.
Le retour à la création, amorcé en 2016 et concrétisé par Tarwa en 2021, ouvre une période particulièrement féconde. Suivent Essaha, Ath Zik Enni puis Hesdouni, trois albums où se croisent douleur et lumière, mémoire et transmission.
Dans Emmi, il chante l’absence de son fils parti à l’étranger, transformant l’expérience du manque en émotion universelle. Dans Izerfane n Wegrud, il défend les droits de l’enfant, prolongeant ainsi son engagement constant envers les plus vulnérables. Avec El Fen, il interroge l’évolution de la chanson kabyle contemporaine et rappelle l’importance du texte, du sens et des mélodies héritées de la tradition. Ses hommages à Cheikh El Hasnaoui, Slimane Azem et Matoub Lounès prolongent une filiation artistique fondée sur la dignité, la lucidité et la continuité d’un héritage.
Ses apparitions sur Radio Soummam, El Bahdja, Djil FM, BRTV, TV4 et d’autres médias nationaux témoignent d’une reconnaissance croissante.Pourtant, il conserve cette discrétion naturelle qui le caractérise. Il privilégie les rencontres humaines, les soirées intimistes et les espaces où la musique conserve sa fonction première : créer du lien et porter une parole sincère.
Une œuvre qui prolonge la mémoire et éclaire le présent
Aziz Kamache compose comme on écrit une lettre à la vie : avec pudeur, constance et mélancolie. Chaque chanson porte une part de son histoire, de ses silences et de ses questionnements. Son œuvre, située à la croisée du chaâbi et du kabyle, constitue moins un simple répertoire musical qu’un espace où se rencontrent douleur, dignité et espérance.
Dans ses mélodies résonne la voix d’un homme qui a traversé les épreuves sans renoncer à la beauté du verbe. Dans ses textes s’exprime la conviction que la parole peut encore consoler, réparer et transmettre. Cette parole n’est jamais démonstrative ; elle avance avec retenue, laissant à l’auditeur la liberté de reconnaître ses propres blessures dans celles que le chanteur évoque. C’est sans doute là l’une des forces de son écriture : partir de l’intime pour atteindre l’universel.
Son parcours de notaire n’est d’ailleurs pas étranger à cette sensibilité. Habitué à recueillir les histoires familiales, à écouter les trajectoires humaines et à accompagner des moments décisifs de l’existence, Aziz Kamache a développé une attention particulière aux fragilités et aux liens qui unissent les générations. Cette expérience du réel nourrit une œuvre profondément ancrée dans la condition humaine, où les thèmes de la filiation, de l’absence, de l’exil, de la transmission et de la mémoire occupent une place centrale.
À travers ses chansons, il rend également hommage à un patrimoine culturel dont il se veut l’un des passeurs. Son attachement aux grandes figures de la chanson kabyle, de Cheikh El Hasnaoui à Slimane Azem, en passant par Matoub Lounès, ne relève pas de la simple admiration. Il s’inscrit dans une continuité artistique et morale, convaincu que chaque génération a la responsabilité de préserver et de transmettre un héritage reçu des anciens. En cela, son œuvre participe à la sauvegarde d’une mémoire collective qui dépasse largement son parcours personnel.
À une époque où la musique se consomme rapidement et où l’immédiateté efface les traces, Aziz Kamache rappelle que chanter, c’est témoigner : de soi, de ses blessures, de ses engagements ; des autres, dont la voix s’est parfois perdue dans le tumulte ; et de cette terre kabyle, entre douleur et espérance, qui continue d’inspirer les consciences et de nourrir les artistes attachés à la mémoire.
Son œuvre apparaît ainsi comme un pont entre le passé et le présent. Elle recueille les échos d’une histoire individuelle et collective pour les transmettre aux générations nouvelles. Sans nostalgie excessive ni discours convenu, elle invite à se souvenir pour mieux comprendre le présent et à puiser dans la mémoire les ressources nécessaires pour affronter l’avenir. Dans un monde traversé par l’oubli et la vitesse, son œuvre témoigne d’une volonté profonde de préserver les traces du passé, faisant de la chanson un acte de transmission, de mémoire et d’enracinement face à l’éphémère.
Brahim Saci

